QUELQUES HEURES PLUS TARD, Rùnar brisa le silence par un grognement, après s’être redressé, assis sur le lit, encore un peu marqué par les évènements. Assise sur sa chaise, dos à lui, Eir se tourna, les mains tenant son bol dégageant l’odeur sucrée de sa boisson :
– Vous avez repris des couleurs. Mais restez là. Conseilla-t-elle, devinant l’envie du jeune homme de quitter le lit. Vous vous remettez doucement, n’en faites pas trop.
– Que s’est-il passé ? demanda-t-il s’asseyant un peu mieux sur la couchette.
Eir s’était de nouveau tournée dos à lui. Silencieuse, elle se resservit. La non réponse dérangeait Rùnar. Eir se tourna doucement, les mains tenant son bol dégageant l’odeur sucrée de sa boisson, le regard dans le vide :
– Dites-moi. De quelle magie êtes-vous ?
Elle leva le regard vers lui et sentit de la méfiance de la part du jeune homme, comme l’ayant pris de court par sa question.
– Je ne suis pas là pour vous juger. Précisa-t-elle. Simplement là pour vous aider. J’ai besoin de connaître les éléments essentiels vous concernant. Et connaître votre courant magique va me permettre de mieux comprendre.
Elle le voyait encore crispé mais peut-être un peu plus persuadé de parler.
– Kuolettava… finit-il par répondre. Je guide les âmes des morts… Parfois, je leur donne aussi la possibilité d’adresser un dernier message aux vivants…
Eir comprit alors ses réticences à lui parler de sa magie. En Halvard, déjà bien avant le cataclysme, les magis de son type n’étaient pas spécialement bien vus ou appréciés, sa magie puisant son énergie dans le Chaos. Cela s’était particulièrement aggravé, évidemment, quels que soient les magis dont leur force venait du Chaos, mais d’autant plus pour ceux comme Rùnar, leur magie rappelant bien trop celle ayant provoqué tant de ravages et de morts il y a dix ans. Elle laissa un instant de silence, buvant une gorgée de sa boisson chaude, comme plongeant un temps dans ses réflexions, sous le regard interloqué de Rùnar.
– J’ai perçu en partie ce que votre Chaos a subi comme efforts à votre arrivée à la Tour…
– Votre magie vous permet de voir ce genre de chose ?
– Pas de voir comme vous dites. Plutôt de les sentir ou les comprendre. Et de ce que j’ai senti, c’est que votre Chaos a été énormément sollicité… La manière et ce qu’il s’est passé, il n’y a que vous pour me le dire, et je ne peux vous y forcer.
Rùnar se souvint alors de l’enfer des âmes perdues, la quantité, la tristesse que cela avait provoqué chez lui de ne pas pouvoir les aider, tant il s’était si fortement préoccupé de sauver Sigurd et lui-même. La destruction de Lysende, ce qu’il a subit ensuite. Tout remontait dans son esprit.
– La région de Lysende… C’est devenu un véritable champ de mort. Tout n’est que Chaos… Absolument tout… finit-il par dire. Il lâcha un rire ironique avant de soupirer. Enfin… Vous avez dû entendre un nombre incalculable de témoignages similaires j’imagine…
– Chaque témoignage reste tout de même différent les uns des autres. Expliqua-t-elle. Vous ne vivrez jamais les choses de la même manière que votre ami par exemple. Cela vaut aussi pour ce que vous avez pu vivre là-bas, et voir.
Elle vit Rùnar se plonger dans ses pensées puis briser à nouveau le silence :
– C’est un immense désert à présent. Il n’y a plus un seul brin d’herbe, plus une seule plante. Les arbres sont noirs et secs. La roche s’effrite. Les villages si vivants sont aujourd’hui des ruines fantomatiques. Cela peut sembler fou, mais il n’y a plus qu’un son… Le vent soufflant les dunes et les éternels grondement des orages. Rien d’autre, si ce n’est votre respiration et la cacophonie de vos pensées… Le ciel est aussi pesant que l’impression d’écrasement qui se dégage de la nouvelle Cité…
Eir visualisait très bien ce qu’il décrivait. Elle venait de les voir. Les images se représentaient dans son esprit si facilement, que cela lui en brisait le cœur. Restait à comprendre qui était la guerrière mage qu’elle avait affronté durant le seidr.
– Mais sans les ombres je crois que ni Sigurd, ni moi ne serions là… termina-t-il.
Elle posa son bol et s’assit à côté de lui, lui prenant doucement la main :
– Pouvoir parler avec les ombres, ou plutôt les morts, et les appeler ou les invoquer, cela fait aussi partie de votre magie.
Rùnar tourna soudainement la tête vers elle et fronça légèrement les sourcils. Eir lui sourit :
– Vous n’aviez jamais deviné cela, n’est ce pas ? La nécromancie est l’une des magies du Chaos les plus puissantes, si bien que certains évènements déclenchés par celle-ci peuvent être vécus par le Magi comme s’ils étaient la réalité et non pas dû à sa magie.
Elle le voyait, elle l’avait déjà aidé à comprendre et à rendre plus clair certains évènements qu’il avait vécu. Elle se leva, son ton changea, inquiet :
– Au regard de tout cela, j’ai plus important à vous dire. Sigurd est venu me voir lui aussi. Avant vous. Il ne se rappelle pas tout encore, il lui reste des évènements à se souvenir, mais il se rappelle l’essentiel et notamment de ce qu’il s’est passé à Forvirring et ce qui l’a conduit jusqu’ici.
Rùnar accusa le coup. Il comprit l’attitude que son ami avait eu plus tôt.
– Laissez-lui le temps. Il vous pardonnera. Dit-elle. Votre lien est bien plus fort que cela. Et puis… Bien qu’à ses yeux vous êtes responsable, la réalité est toute autre… Je le sais. Je l’ai compris.
– Que voulez-vous dire ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.
– Lorsque vous êtes arrivé ici, vous étiez sous emprise. Vous avez débarqué ici, possédé. J’ai dû entrer dans votre esprit, et plonger dans vos énergies.
Eir cherchait ses mots. Elle les pesa avec soin.
– Vous avez certes quitté Forvirring, mais vous portez dans votre Chaos ce que l’on pourrait appeler une marque, une sorte de Chaos parasite. Si de votre point de vue et de celui de Sigurd, vous êtes celui qui a causé la perte de Lysende, en réalité, vous n’avez été qu’un outil. Et aujourd’hui, vous êtes en quelque sorte encore relié à la puissance du Chaos situé à Forvirring. Et ce Chaos ne vous veut pas du bien. Votre propre Chaos en est déstabilisé et si cela persiste, je n’y vois rien de bon pour vous.
Rùnar digéra l’information, bien qu’ayant du mal à comprendre où elle voulait en venir.
– Vous devrez m’en libérer alors ? C’est bien ça ?
Elle retourna à ses côtés :
– Malheureusement, je n’ai plus la force de vous soigner. Ni vous, ni votre ami. Vous sortir de votre possession soudaine m’en a déjà beaucoup trop demandé. Mais quelqu’un dans cette région le peut encore. Il vous faut la trouver. Vous libérer de ce Chaos qui vous hante vous permettra non seulement de voir clair sur ce qu’il s’est passé, mais aussi de vous pardonner et de vous faire pardonner.
Rùnar dû prendre le temps d’intégrer encore une fois ce que venait de lui dire Eir. Il demanda inquiet :
– Combien de temps ai-je avant que je ne sois un véritable danger ?
Elle réfléchit, fronçant légèrement les sourcils :- Si vous usez trop de votre magie, six mois tout au plus. La puissance de Forvirring vous recherche particulièrement, et veut s’en prendre à vous. Plus vous utiliserez votre magie, plus vous lui donnerez d’opportunité de vous ronger et de vous soumettre. Si vous vous soumettez, vous vous perdrez à jamais.