UN POIDS S’INSTALLA DANS LA POITRINE D’HELGI. Elle le sentait. Tout autour d’elle le lui indiquait. Hyndllah était partie. La respiration devenait impossible. Le cœur se serrait au point d’en avoir mal. Ses yeux bleu océan rougirent. Les larmes montèrent et ruisselèrent sur ses joues. Sigurd dû arrêter soudainement son cheval, Helgi venant de sauter au sol, entamant le chemin du retour en courant, titubant, la tristesse, la douleur et le déchirement dévorant son être. Rùnar et Sigurd quittèrent leurs chevaux, et se précipitèrent derrière elle. Helgi courait aussi vite qu’elle pouvait. Elle l’appelait, refusait de croire qu’elle était partie. En elle, les émotions se faisaient de plus en plus dévorantes. Son médaillon vibra si fort. Sigurd et Rùnar se jetèrent un regard et reprirent leur course de plus belle pour la rattraper. Ils reconnurent quelque chose dans l’atmosphère. Un changement de pression, une puissance envahissant les lieux prête à exploser. Le ciel à nouveau se couvrit de nuages, obscurcissant les lieux.
Helgi respirait lourdement, la gorge nouée, les yeux rivés sur la lueur du feu à l’horizon. Le saphir autour de son cou brilla de plus belle.
Rùnar ne put s’empêcher d’attraper le poignet de Sigurd, le faisant sursauter, les deux s’arrêtant dans leur course :
– Sigurd… le collier… On dirait…
– Oui… C’est comme pour Bryn…
– Tu crois que…
– Je ne sais pas Rùnar, ça en a tout l’air, bien que ça ne fait pas sens, il n’y en a qu’une seule tous les demi-siècles, mais on doit l’apaiser !
Les garçons avaient fini par la rattraper, et étaient à la fois paniqués et perdus, ne sachant pas quoi faire, s’ils pouvaient approcher Helgi ou non. Sigurd prit la décision d’avancer, entamant les quelques mètres restants. Helgi sentait ses émotions l’envahir et la dévorer. Courir ne lui était plus vraiment possible, tant le poids sur ses poumons se faisait plus présent. Elle tentait d’en faire diminuer la pression, respirant plus profondément, laissant les larmes inonder ses joues. Ses mains retirèrent son corset de cuir, et massèrent sa cage thoracique, cherchant à faciliter la respiration. Le poids des émotions devint si élevé, et la pression si forte, qu’elle finit par lâcher prise. Et au moment où Sigurd allait la toucher, Helgi tomba à genou et poussa un hurlement puissant, libérant une énergie telle qu’elle souffla Sigurd, ce dernier tombant dans les bras de Rùnar, lui-même poussé contre le sol. Le hurlement leur déchirait les tympans si bien qu’ils plaquèrent leurs mains sur leurs oreilles. L’énergie se propageait de tous les côtés, formant comme une aura autour de la jeune fille.
Ils virent Helgi dégager une lumière vive, telle un feu ardent, qu’elle semblait changer complètement, sa chevelure notamment prenant une couleur flamboyante. Son collier brillait intensément, ses vibrations s’étant stabilisées, comme harmonisées avec la jeune fille. Le cri d’Helgi se faisait si puissant qu’il était certain qu’il fut entendu jusque Asfrid. Le hurlement se dissipa, la lumière diminua, le collier lentement redevint normal, et Helgi devenait à nouveau une simple jeune fille. Epuisée, elle s’écroula, inconsciente.
Rùnar et Sigurd attendirent encore un moment avant de se relever et de se déboucher les oreilles. Ils se regardèrent. Tous les deux avaient compris. Helgi avait le même pouvoir que Brynhilde. Et si la destinée les avait conduits jusqu’à elle, c’était bien pour cette raison. Ce que leur avait dit la völva avant de mourir, cela fit alors complètement sens à tous les deux. Cependant, une différence était notable. Helgi avait certes déployé sa puissance, mais le collier avait résisté. Ils s’approchèrent de la jeune fille, et Sigurd vérifia son état. Elle était fiévreuse, mais surtout épuisée. Il la prit doucement dans ses bras, et suivi de Rùnar, ils retournèrent monter leurs chevaux pour reprendre leur route vers Varangar.
La pluie devorait leur vetements, l’orage grondant au-dessus de leur tête, alourdissant toujours un peu plus le silence ancré entre les trois jeunes gens. Ils avaient voyagé toute la nuit et étaient bien loin maintenant de la chaumière de la völva. Quelques heures après l’aube, la pluie tombant toujours, la route leur indiquait la direction du village d’Osmund, vers le Nord, ainsi que Varangar, et Asfrid, vers l’Ouest. Helgi sauta du cheval, laissant Sigurd seul sur ce dernier. Sigurd échangea un regard inquiet avec Rùnar, tandis que la jeune fille s’approchait des panneaux en bois indiquant les différentes directions. Elle se tourna vers Sigurd et Rùnar, qui descendirent de leur monture, et tout en pointant le nom du village :
– Arrêtons-nous là-bas. Le temps que la pluie cesse.
Elle les toisa un instant. Sigurd allait répondre mais elle le coupa :
– Ma maison se trouve dans ce village. Et il me semble que nous manquons de pas mal de matériel…
Elle tourna les talons, et commença à marcher, décidée, vers le village. Tenant leurs chevaux par la bride, ils la suivirent. Les garçons, cela dit, pouvait deviner une aigreur chez la jeune fille. Rùnar imaginait assez bien pourquoi. Il avait remarqué l’attachement de la brunette pour la völva, le lien si singulier qui les avait reliées. Et ils l’avaient éloignée d’elle, l’empêchant de la guider et de la préparer pour le voyage vers l’autre vie. Même si cela avait été sur l’ordre de la völva, Rùnar pouvait comprendre la rancœur d’Helgi. Alors quand Sigurd l’interpella pour qu’elle ralentisse, Rùnar l’empêcha de la rattraper, plaquant sa main sur son torse.
– Laisse-la, Sigurd.
– On devrait rester en groupe, on ne sait pas ce qui pourrait lui arriver ou sur qui tomber là-bas.
– ça va aller, elle connaît l’endroit…
– Non, on devrait –
Rùnar l’attrapa fermement par le bras, et l’interrompit, son ton s’étant durcit :
– Ecoute-moi bien, Sigurd. On vient de lui priver son droit d’offrir le meilleur départ possible à quelqu’un qui lui était cher. Et on l’a fait de force. Elle a déjà bien failli imploser, comme Bryn. Alors, non, on ne va pas la traiter comme quelqu’un que l’on doit absolument garder ou surveiller, et on lui laisse du temps et de l’espace. C’est compris ?
Sigurd hocha la tête, se retrouvant sans voix, face à l’autorité soudaine de Rùnar. Ce dernier lâcha sa prise sur le bras de Sigurd, et après lui avoir lancé un dernier regard autoritaire, il avait repris la route, suivi par Sigurd. Ils marchèrent un peu plus vite pour rattraper Helgi qui avait pris une large avance. Ils la retrouvèrent après une heure, un peu plus loin sur le chemin. Elle s’était retournée comme pour s’assurer qu’ils étaient derrière, et poursuivi sa marche.