LA NUIT TOMBA SUR VARANGAR. Les rues se vidèrent, les habitants se réunissant dans la Halle, pour profiter d’une nuit festive. La Halle se trouvait au cœur de la ville, impressionnante par sa taille, et sa hauteur, son toit orné de chevaux, surplombant les habitations, les montants des portes gravés de représentation du Jörmungandr, et ses couleurs bleues et pourpres encore bien vives. La mer frappait la falaise, son écho résonnant dans les rues, en rythme presque avec la musique, les rires et cris de joies emplissant la Halle. Cette nuit, on célébrait Rán, qui avait permis aux marins de rentrer les filets bien remplis. L’insouciance le temps d’une nuit prenait les habitants. Dehors, la ville se refermait, des soldats prenaient leur poste sur le mur d’enceinte. La paix et l’ivresse comblait la Halle, tandis que les rues s’assombrissaient sous la menace. Car il y avait plus impressionnant encore que la Halle. Varangar était connue pour son port, son commerce de poisson et autres trésors des mers. Mais elle était connue pour un autre trésor. Un trésor que le Jarl d’Asfrid ne pouvait pas se permettre de laisser sans surveillance, alors qu’à l’Est la tempête s’était mis à gronder à nouveau.
Alors que Varangar se fermait du monde, un cavalier passa les portes de la cité, avant que celles-ci ne se ferment définitivement. Les sabots de son cheval claquaient doucement sur les pavés, tandis qu’il traversait le dédale des rues silencieuses. Il s’arrêta au bord de la falaise, contre laquelle l’océan se déchaînait, dans un combat perpétuel. Le cavalier, encapuchonné dans une lourde cape bleu nuit, sur laquelle semblait s’être à jamais reflété le ciel étoilé, descendit de cheval et découvrit sa tête, la capuche dévoilant une jeune femme. Sa longue chevelure blanche se mit à danser légèrement sous la brise marine, la lumière de la lune la rendant scintillante. Son visage était très jeune, aux traits parfaits et fins. Ses yeux aussi bleu et profond que le ciel de cette nuit. Elle retira ses gants, dévoilant de petites et fines mains. De ses doigts agiles, elle dévoila petit à petit, devant elle, un pont.
De l’autre côté du pont, accroché à la falaise, se dressait la Citadelle de Lodd, majestueuse architecture, dont le socle rocheux résistait au tumulte et à la colère de l’océan depuis sa création. Il y avait dans sa structure quelque chose d’onirique, hors du temps, beaucoup trop sacrée pour que quiconque ne la tienne pas en respect. Passer le pont n’était pas aussi simple que cela semblait l’être. Il n’apparaissait que selon le bon vouloir des Sœurs. Et parfois, elle le laissait à la vue de tous et le faisait disparaître sous les pieds des simples d’esprits et des curieux. Car une fois sur le Pont, la Citadelle nourrissait une faim et une soif de connaissance sur ce qui a été, ce qui est, et ce qui sera, si celui qui le foule n’y avait pas été invité.
Sûre et certaine d’avoir terminé, elle remonta à cheval et le fit traverser. Seules, les lourdes portes de la Citadelle s’ouvrirent. Elle fit ralentir sa monture au milieu d’une cour, au milieu de laquelle se trouvait une statue représentant trois sœurs, l’une jeune lui ressemblant énormément, une deuxième arborant la ramure d’un cerf, le visage à moitié dissimulé par un voile, à l’air plus âgé qu’elle, et une troisième beaucoup plus vieille, entièrement dissimulée sous un voile, tenant entre ses mains le crâne parfait d’un cervidé, couronné de sa ramure. La jeune femme laissa sa monture, et traversa la cour, franchissant une double porte qui s’était à nouveau ouverte de son plein gré devant elle, entrant alors au sein de la Citadelle. A l’intérieur, l’architecture extraordinaire se dévoilait, à mesure qu’elle traversait le dédale de couloirs. Un plafond arc-bouté, situé à trente-cinq mètres de hauteur, laissant apparaître le ciel, parfaitement clair, orné d’étoiles.
La pierre blanche réfléchissait la lumière lunaire, donnant à l’ensemble une ambiance bleue tamisée rassurante. Des colonnades savamment sculptées. Des ouvertures vitrées, sur lesquelles figuraient de nombreuses représentations, la lumière jouant avec leurs couleurs. Les sols recouverts de tapis de velours bleu amortissaient le son de ses pas. La jeune femme monta un escalier, en haut duquel, cette fois, la porte se dressait solidement fermée. Elle s’approcha, et posa sa main sur le bois de la porte. Elle murmura doucement, un cliquetis se fit entendre et elle put se faufiler de l’autre côté.
La pièce recouvrait bien une cinquantaine de mètres. En son centre se trouvait un puit, immense par son diamètre. Au-dessus, le plafond laissait apparaître la pleine lune. Celle-ci se reflétait parfaitement dans le miroir d’eau du puits. La jeune femme s’avança. Ses sœurs arrivèrent à leur tour et chacune prit sa place devant le puit.
– Verdandi, Urd… salua la jeune femme.
– Skuld. Nous t’attendions… parla Verdandi, tournant son visage à moitié caché, ne laissant voir que son sourire. Elle était vêtue d’une longue tunique blanche, brodée, cintrée par une ceinture de cuir.
– Tu es partie trop longtemps. Le temps a fait son œuvre, le Chaos a grandi. Lança la plus âgée, d’un ton presque autoritaire, sous son voile noir. Elle portait une longue tunique noire, ample, cintrée à sa taille. Seule ses mains laissaient deviner sa corpulence frêle presque squelettique.
Skuld se déplaça un peu.
– Je sais. La ponctualité n’est pas mon fort… fit-elle.
– Elle est en chemin. L’interrompit Urd.
Skuld s’arrêta. Verdandi reprit la parole :
– Elle a bien grandi. Elle a aussi tes yeux…
Skuld sentait un poids s’installer en son sein. Sa gorge se serrait doucement. Elle secoua la tête.
– Je ne peux pas…
– Observe. Ordonna la plus vielle des trois.
Et tandis que Skuld se tourna pour regarder dans l’eau, Urd tendit la main au-dessus du puit et un nuage de fumée se forma dans l’eau, tandis qu’elle agitait doucement ses doigts. Dans le brouillard, des scènes s’y dessinèrent. Urd brisa le silence à nouveau :
– L’Arbre se meurt. Le puits s’affaiblit. La Source diminue à mesure que le Chaos à l’Est grandit. Verdandi et moi ne pouvons abandonner la surveillance ni la protection du puit et de la Source. Telle est notre place. Skuld, ton rôle est de nous protéger de l’extérieur. L’arrivée de ta fille conduit à l’enchaînement des évènements. Et je n’ai pas besoin de t’expliquer ce qu’il pourra bien se passer si ta fille est livrée à elle-même.
Verdandi s’approcha de Skuld et enserra doucement son bras, la tirant contre elle. Elle agita ses doigts au-dessus de l’eau. Le nuage changea et laissa apparaître un visage presque enfantin, aux yeux bleu océan, la peau blanche contrastant avec la chevelure noir corbeau. Skuld observa un moment ce visage. L’émotion la saisissait tout entière. Elle finit par fermer les yeux et détourner la tête.
– Donnez-leur accès à l’Atreum…
– C’est ce qui est prévu.
– Uniquement l’Atreum. Insista Skuld. Et dans l’Atreum, uniquement la bibliothèque de Urd. C’est déjà beaucoup trop de savoirs pour des mortels.
Urd allait argumenter, mais Skuld se montra autoritaire :
– Nos Savoirs sont dangereux. Nous sommes les seules à en supporter le poids de la connaissance. C’est bien pour cela qu’il nous est interdit d’en donner l’accès. Rien que de les laisser lire les Savoirs du Passé, est un enfreint à nos lois fondamentales. Il n’y a pas à discuter…
Elle s’écarta de Verdandi et quitta la pièce.