LA NUIT VENAIT DE TOMBER quand ils arrivèrent à Varangar, après deux jours de voyage. Helgi présenta le laisser-passer et on les laissa entrer. Mais avant de passer la porte, elle osa demander au garde :
– Où puis-je trouver l’Atreum ?
L’attitude du soldat changea du tout au tout. Il sembla soudain pris de panique :
– Pas si fort !
Il fit signe à ses camarades qu’il n’y avait pas de problème et au trio, il leur ordonna de passer la porte. Après avoir vérifié qu’il n’y avait personne d’autre, il franchit les portes et fit fermer les portes. Les trois jeunes gens descendirent de cheval sur sa demande, et le soldat se mit le plus près possible pour murmurer :
– Pardon, mais c’pas un nom à prononcer comme ça, à la légère. Surtout quand on est armé comme vous et étranger ! On a des ordres ici. Si j’n’étais pas intervenu, vous s’riez déjà morts !
-… Désolée…
Il se calma, poussant un soupir.
– Pour l’Atreum, j’vous conseille d’attendre que la ville dorme. Rejoignez après, le pont près de la falaise. Vous saurez quoi faire là-bas à ce moment-là.
Il s’écarta du groupe et parlant normalement alors que passait des habitants, les regardant sans doute un peu trop curieux :
– Les écuries ? C’est un peu plus loin là-bas sur la droite.
Finalement, Helgi, Sigurd et Rùnar le saluèrent et tenant leur monture par la bride, ils s’y rendirent, laissant les chevaux au bon soin du tenancier des lieux. Helgi lui paya la somme convenue. Ils firent le tour de la ville. Elle était bien différente de ce qu’ils connaissaient. De grandes maisons, parfois sur plusieurs étages, les enseignes indiquant telle ou telle échoppe, le sol pavé, des cordes où étaient suspendues des lanternes éclairées pour la nuit, la Halle majestueuse en plein centre… Tout était nouveau pour eux, surtout Helgi. A certains égards, pour Sigurd et Rùnar, cela leur rappelait par endroit des aspects de Lysende.
Ils repérèrent l’auberge. Ils hésitèrent un moment avant d’y entrer. S’ils devaient attendre que la ville s’endorme autant attendre au chaud, avec un bon repas, et profiter des chants des skálds de passage dans la ville. Les chants parlaient pour beaucoup des évènements majeurs d’il y a dix ans, mettant en scène différents grands guerriers. Un nom revenait souvent cependant, celui de Baleygr. Au fond d’elle, Helgi espérait un jour pouvoir le revoir. Elle espérait que si sa destinée était de parcourir les routes jusqu’à libérer Halvard du Chaos, au moins à un moment sa route croiserait celle de son père.
Car il lui manquait. Il lui avait toujours donné de la force pour avancer. Pour l’instant, à part l’attaque chez Hyndllah, elle n’avait pas eu besoin de combattre. Mais si elle pensait à son pouvoir, elle se sentait si inexpérimentée… Et d’un coup, l’idée qu’elle était destinée à sauver Halvard pesait lourdement sur ses épaules. N’était-ce pas trop pour une seule personne ? Les sourires et les rires des gens autour d’elle, frappant dans leurs mains en rythme avec la musique du skáld dansant au milieu des tables renforçaient la sensation que la vie de tous ces gens, bien qu’étant dans l’ignorance, était sous sa responsabilité. A elle seule. Et si j’échoue ? Si je me perds comme Brynhilde ? Elle fut saisie d’un frisson qui la fit sortir pleinement de ses pensées. Elle but d’une traite le reste de sa chope et héla la serveuse pour en reprendre une autre.
Ils profitèrent de la soirée, dansant, mangeant et buvant, jusqu’à la fermeture de l’auberge. Helgi paya, vidant pratiquement toutes ses économies, et puis ils sortirent après les autres clients. La nuit était bien avancée. Et bientôt, ils virent les lumières des maisons s’éteindre les unes après les autres. Les rues devinrent calmes. On y entendait plus que le son de vent et au loin le tumulte de l’océan.
Ils n’attendirent plus longtemps et se mirent à la recherche du pont que leur avait mentionné le garde à leur arrivée. Ils se perdirent un moment dans le dédale des rues avant de passer un portail donnant sur la falaise. Ils s’approchèrent du bord puis longèrent la falaise. Ils finirent alors par le trouver. Ou était-ce le pont qui les avait trouvés ? Ils se regardèrent, hésitants. Le pont leur était apparu comme un mirage et cela les rendit assez méfiant. Helgi posa un pied dessus. A son contact, le pont sembla confirmer sa réalité, dévoilant à son extrémité la Citadelle de Lodd, majestueuse, sa pierre blanche prenant des tonalités bleutées sous la lumière lunaire. Le spectacle laissa la jeune fille sans voix. Elle s’élança alors sur le pont, suivie par les garçons. Ensemble ils atteignirent la double porte qui s’ouvrit sur la cour où se trouvait la statue des trois Sœurs. Au fond d’eux, ils se sentaient… Attendus. Ils observaient autour d’eux, jusqu’à ce que Urd apparaisse à l’est de la cour.
– Vous voilà donc arrivés.
Verdandi apparut au nord.
– Nous vous attendions.
Skuld avança par l’ouest, mais silencieuse, sa tête dissimulée sous sa capuche. Helgi cependant sentait son regard sur elle, perçant et pénétrant. Urd apparût subitement juste devant elle et la fit sursauter.
– Jeune fille. Ta quête de réponses s’achève ici. L’Atreum t’y est ouvert.
Sa main squelettique et pâle lui tendit une clé. Helgi la prit et la rangea dans la poche accrochée à sa ceinture. Urd recula, et se plaça face aux trois arrivants, et fut rejointe par ses deux sœurs. Ses mains chacune dans une main d’une de ses sœurs, elle commença :
– Vous avez franchi les portes de la Citadelle du Savoir.
– Des règles sont à respecter, poursuivit Verdandi
– Ou la Citadelle vous en fera payer le prix, termina Skuld.
Et chacune leur tour, elles continuèrent :
– Le Savoir du Passé vous a été ouvert.
– Mais l’accès aux autres vous est fermé.
– L’esprit mortels perdra l’esprit s’il avait la connaissance du Tout.
– La Citadelle vous a offert le toit et le couvert.
– Mais elle garde fermé ce qui doit le rester.
– Vous serez banni, pris pour des fous, et mourrez aveugles et solitaires, aux moindres secrets dévoilés.
Et tels des mirages, elles disparurent.