SA PEAU ÉTAIT SI PÂLE. Elle en devenait presque translucide par endroit, les veines apparaissant telle des rivières sous la brume. Ses lèvres légèrement violacées laissaient échapper un souffle beaucoup trop léger. Sous ses yeux, une teinte sombre et violacée s’était installée. A voir Rùnar ainsi, le corps presque sans vie, dans les bras d’Urd, Sigurd voulut la suivre, mais Helgi l’en empêcha, tout aussi désarçonnée de voir Rùnar dans un tel état. Sigurd hurlait le nom de Rùnar, se débattant dans les bras de Helgi. Skuld et Verdandi fermèrent la porte et la verrouillèrent devant eux, lorsque Helgi ne parvint plus à retenir Sigurd. Il frappa sur la porte, implorant qu’on le laisse entrer. Helgi le laissa se battre contre la porte irrémédiablement fermée. Il finit par se lasser et se laissa glisser contre.
Helgi s’installa à côté de Sigurd et l’attira contre elle pour lui apporter du réconfort. Mais elle comprit surtout une chose. Rùnar n’avait encore rien dit à Sigurd. Et c’était terriblement difficile pour elle que d’entendre le rouquin ne cesser de demander ce qu’avait Rùnar, si c’était grave, s’il était mort ou sur le point de mourir. Mais le plus dur pour elle était que, sous l’effet de ses propres émotions, si fortes, en ayant le jeune homme ainsi dans ses bras, elle ressentit celles de Sigurd, et commençait même à entendre le flux de ses pensées. Elle ne voulait pas le repousser cependant. Elle luttait contre elle-même pour ne pas faire davantage, pour ne pas laisser son pouvoir prendre le dessus. Son collier vibrait légèrement par intermittence, comme trace visible de cette lutte intérieure.
Ils restèrent à veiller près de la porte, tout le restant de la journée, puis toute la nuit. Le lendemain, ils ne se levèrent que lorsque la porte se déverouilla et s’ouvrit. Urd et Verdandi sortirent et les laissèrent retrouver Rùnar, Skuld veillant encore auprès de lui. Il avait retrouvé des couleurs, mais était extrêmement affaibli.
Helgi et Sigurd s’étaient approchés. La pâleur et les cernes étaient toujours là. Sa respiration se faisait plus aisée, mais la chaleur semblait vraiment avoir abandonnée son corps. Skuld finit par les laisser, fermant la porte derrière elle. Ils n’étaient plus que tous les trois. Helgi avait pris doucement la main de Rùnar. Elle eut un frisson qui lui serra le coeur, tant le toucher était glacé. Elle ne percevait presque pas de ressentis. Mais elle perçut des bribes de pensées, et comprit ce qu’il s’était passé. Elle mordilla sa lèvre inférieure. Elle laissa Sigurd prendre sa place et resta debout à côté d’eux. Elle croisa les bras, détournant le regard. Voir Rùnar dans cet état lui faisait mal.
Elle s’en voulait. Ne l’avait-elle pas encouragé à chercher des réponses ailleurs que dans les chants et poèmes des skàlds ? Elle s’en voulait, et lui en voulait de l’avoir écoutée sans se méfier.
– Espèce d’idiot… murmura-t-elle entre ses dents, la voix brisée, contre Rùnar.
Sigurd tourna la tête vers elle, comme si elle venait de dire la pire des insultes.
– Quoi ?
– Non, je…
– Tu sais quelque chose, c’est ça ?
Elle se mordit à nouveau la lèvre inférieure. Je ne peux pas faire ça… C’est à Rùnar de le faire… Sigurd l’attrapa vigoureusement par les épaules. Dans ses yeux dansa soudainement un feu d’une violence qu’elle n’avait jamais vue. Elle sentait la chaleur venir des mains qui la serraient, rougeoyantes. Sigurd lui faisait peur. Elle le sentait capable de tout pour qu’elle crache le morceau.
– Parle ! rugea-t-il.
– D’accord ! D’accord ! Je… Je vais t’expliquer.
Helgi posa sa main sur les poignets qui étaient prêts à l’étrangler, les invitant à la lâcher. La prise se desserra petit à petit, et elle put cette fois faire de l’ordre dans sa tête pour commencer ses explications.
– Son… Son Chaos est marqué.
– C’est-à-dire ?
– La magie de Rùnar repose sur le Chaos, et dans la magie tout est une question de stabilité. La moindre perturbation dans la source de la magie d’un magi… Et… Et il peut se perdre… Jusqu’à en mourir. Et…
La gorge d’Helgi se serra. Les mots. Elle voulait les dire. Expliquer. C’était juste si dur. Si difficile. La voix hachée, perturbée :
– … Quand… Quand j’ai vu les pensées de Rùnar la dernière fois, j’ai… J’ai vu Gunnhild insuffler son propre Chaos dans la magie de Rùnar la rendant instable… Et… Et à la Tour des Mages, les séquelles de votre fuite de Forvirring sont apparues… C’est… C’est pour ça qu’il devait voir Hyndllah… C’est parce qu’il…
Elle peinait à présent même à trouver de quoi respirer. Les mots restaient bloqués. Alors elle se força, les prononçant comme elle le pouvait.
– … Il est en train de se perdre, Sigurd… Son Chaos s’affaiblit dès qu’il l’utilise… Et… Et hier, il est allé lire le passé de son père… Et… Et ça ne s’est pas passé comme prévu… Il a dû user de son Chaos à nouveau…. Et…
Sa gorge s’était davantage serrée. Elle ne parvenait plus à dire quoi que ce soit. Et toute la zone de ses poumons, son diaphragme, ainsi que les muscles de ses côtes lui faisaient maintenant si mal. Ils n’avaient passé que neuf jours ensemble, rien que tous les trois, mais à force, elle avait appris à les apprécier tous les deux. Elle qui n’avait passé sa vie qu’avec Hyndllah et Baleygr, sans vraiment côtoyer des gens d’à peu près son âge, avait l’impression d’avoir trouvé chez Sigurd et Rùnar des amis, des frères d’armes. Alors voir Rùnar presque mort dans les bras de Urd l’avait profondément marquée, et voir à présent Sigurd se décomposer à mesure qu’elle parlait était une torture.
Sigurd avait parfaitement saisi ce que Rùnar avait fait la veille. Et même si pour le reste, c’était encore vague, il avait parfaitement compris que Rùnar était réellement mourant. Il ne savait plus vraiment ce qui était le plus dur à supporter. Le fait que Rùnar ne lui ait rien dit ? Le fait qu’il lui a fait un serment un jour auparavant pour finalement agir comme il a fait au risque d’en mourir ? Helgi avait raison. Rùnar avait été un idiot. Un sombre crétin. Sigurd finit par serrer la brunette dans ses bras, les deux partageant la même douleur, la même inquiétude, et la même tristesse.