HELGI OUVRE LES YEUX. Elle sent le moelleux de la mousse sous son dos, la douceur de l’herbe sous ses doigts. L’odeur de l’humidité propre à la forêt titille ses narines. Au-dessus d’elle se dressent, majestueux, les pins, dont les fines branches s’amusent avec les rayons du soleil. Elle se redresse pour observer la clairière, écouter le vent faisant tressaillir les branches des pins, les craquements des arbres et les cris des oiseaux et des corbeaux. Elle est pieds nus mais n’a pas froid, toujours dans sa tunique et son pantalon de lin bleu nuit. Pourtant, la forêt arbore ses nuances de vert intense, faisant ressortir le gris de la roche, et les tons bruns des arbres, propre à la fin de l’hiver et annonçant le début du printemps. La brume caressant par endroit les racines des arbres, la forêt se montre dans sa plus belle atmosphère mystique.
En faisant le tour de la clairière, elle aperçoit le cours d’une rivière et décide de le suivre. Dans son esprit, elle s’interroge. Elle a, pourtant, bien vu le couteau venir frapper sa gorge. Est-elle morte ? En vie ? Si elle était morte, elle appréciait d’avoir ce cadre autour d’elle. Il lui restait donc à trouver la halle où commencer sa nouvelle vie. Si elle était encore en vie… Comment avait-elle pu quitter si vite la Citadelle ? Elle laissait ses pensées couler telle la rivière à ses pieds. Elle s’arrête brutalement. Un renard assis à une vingtaine de mètres d’elle la regarde. Il la regarde vraiment ? Elle ? Elle se sent pourtant si fortement dévisagée par l’animal. Son pelage rouge feu contraste fortement avec la verdure de la mousse, des pignes de pins et de l’herbe. Ses yeux n’étaient pas verts cependant. Helgi en reconnaît la couleur puisqu’elle avait la même. Et rien que ce détail la trouble. Les battements de son cœur résonnent doucement dans ses oreilles. Un croassement de corbeau comble le silence, tandis qu’Helgi hésite. Doit-elle s’approcher ? Elle n’a pas d’arme sur elle, si le renard se montre agressif, il faudra y aller mains nues… Cela suffit à renforcer l’anxiété. Etrangement, celle-ci n’était pas négative. Il y avait là-dedans de quoi nourrir son adrénaline. Helgi tente de faire quelque pas vers l’animal juste pour analyser sa réaction. Celui-ci se redresse presque instantanément, comme sur ses gardes. Helgi s’arrête, pour tenter de s’approcher.
Finalement le renard décide de s’éloigner, en trottinant. Helgi soupira. Elle pensa d’abord avoir raté son coup. Et puis voyant que l’animal prenait son temps, elle fronça les sourcils et décida de le suivre. Ce renard était-il en train de sciemment la narguer ? En tout cas, il s’attendait bien à ce qu’elle le suive, car de temps en temps il s’arrêtait, jetant un regard derrière lui, comme pour s’assurer qu’elle était bien là. Combien de temps allait durer ce petit jeu ? Elle préfère ne pas répondre à cette question. Mais trouvant le temps long, elle accélère son allure, surprenant l’animal suffisamment pour qu’il se raidisse une seconde, se hérissant légèrement avant de faire un bond et commencer cette fois à galoper. Le vrai jeu pouvait commencer.
Elle le pourchasse à travers la forêt, courant le plus vite possible, réduisant petit à petit l’écart avec l’animal. Le renard lui paraît cependant infatigable, alors qu’elle commence doucement à sentir la soif s’installer. Non. Elle ne cèdera pas avant d’avoir l’animal entre ses bras. Alors elle continue de courir, courir, encore et encore. L’écart est alors suffisamment faible pour qu’elle puisse se jeter sur lui et l’attraper. Elle prend alors son élan, poussant sur ses jambes, une étincelle de vivacité dans ses yeux, et s’aplatit sur le renard. Celui-ci s’agite entre ses bras, jappe, et pousse des cris stridents. Helgi pense que c’est gagné, qu’elle a réussi. Mais le son de sabots sur la mousse se fait entendre, faisant trembler le sol et cabré au-dessus d’elle, un cerf blanc, cabré, se tient prêt à frapper de toute sa hauteur. Elle a juste le temps de lâcher le renard et faire une roulade de côté pour éviter le coup. Dépitée, elle voit alors le renard s’éloigner et le cerf la regarde dans une attitude presque seigneuriale. Il va lui falloir procéder autrement.
Elle décide de parcourir la forêt, d’en connaître davantage les lieux, de repérer les espaces favoris du renard et du cerf. Elle décide alors de passer la nuit dans l’un de ces endroits, afin d’habituer petit à petit le renard à sa présence. Mais la nuit ne vient pas. Helgi en fronce les sourcils, perdue, ne comprenant pas vraiment comment cela pouvait être tout simplement possible. Elle s’allonge malgré tout sur le sol, tapissé de mousse et ferme les yeux. Elle n’entendait à présent que les bruits de la forêt, sa respiration et son cœur battre tranquillement, comme si l’ensemble se réalisait dans une harmonie parfaite. L’angoisse, l’anxiété, l’envie à tout prix de réussir, l’affreux sentiment qui s’installait en cas d’échec, toutes ses émotions et tous ses ressentis négatifs petit à petit disparaissent. Elle se sent alors faire partie de la forêt, en être un des éléments, la forêt lui apportant son calme et son apaisement. Elle comprend alors. Ses doigts touchant la mousse doucement, elle a l’incroyable sensation de pouvoir ressentir et partager la force, la sérénité, le calme, et l’immense sentiment de vitalité de la forêt toute entière. Tout cela l’envahit, mais Helgi ne ressent ni l’envie ni le besoin de lutter contre elles. Elles les laissent s’installer, une par une, se mélanger à ce qu’elle ressent. Et si elle finit par sentir le museau humide du renard sur sa joue, cela ne vient pas la perturber. Cela lui paraît faire partie du tout. Elle se redresse et bien qu’elle ait ouvert les yeux, et se trouve maintenant assise face à l’animal, elle a la drôle d’impression de ne pas avoir rompu sa connexion avec la forêt et ses forces miraculeuses.
Helgi, doucement, tend la main vers le goupil. Leur regard rivé l’un sur l’autre, le temps semblait s’être arrêté. Finalement, le renard s’approche et vient frotter sa tête contre la main d’Helgi, après l’avoir soigneusement reniflée. Une nouvelle force et de nouvelles sensations s’installent alors en elle. Elle se sent renforcée, complète, comme si l’un et l’autre enfin s’était reconnu. Comme si enfin Helgi retrouvait une partie d’elle-même. Dans ses veines une chaleur s’installe petit à petit. Dans son corps une puissance nouvelle émerge. Et progressivement, Helgi sent sa respiration pouvoir se faire plus ample, plus grande. Comme si ses os, ses muscles, ses organes, et son esprit enfin finissaient leur croissance.
Et même si le renard petit à petit disparaissait telle une nuée de lucioles, il n’y avait pas de tristesse, pas de regret, pas de douleur ou de souffrance. Car pour Helgi, il n’était pas parti, il n’avait pas disparu. Il avait seulement toujours été là, sous ses yeux. Il avait toujours fait partie d’elle, simplement elle venait enfin de le rencontrer et de l’accepter. Elle remarque, une fois le renard disparu, les changements singuliers de son physique, et ses sens bien plus aiguisés. Elle se sent plus grande, plus forte. Sur ses bras, des lignes dorées flamboyantes s’étaient dessinées sur sa peau pâle. Ses ongles avaient étrangement l’allure de griffes. Elle sentait aussi que ses cheveux avaient pris de la longueur.
Ses observations cependant se terminent soudain, le brame déchirant du cerf retentissant dans la forêt. Elle s’élance alors à travers les arbres. Sa course ne la fatiguait plus comme avant. Elle avait l’impression de pouvoir courir encore et encore, plus vite. Le brame ébranle la forêt une deuxième fois, poussant Helgi à presser sa course. Elle traversa des rivières, des clairières. Apercevant le cerf au loin, elle ralentit sa course et s’avance avec prudence. Le cerf respire difficilement. Il n’est pas blessé, mais il est allongé au sol. Helgi s’approche plus près. Le cervidé a des yeux vert émeraudes. Où les a-t-elle déjà vu ? Ils lui semblent si familiers. Il gémit, non parce qu’il est blessé physiquement, mais pour autre chose. Doucement, elle tend sa main. Le cerf ne montre aucun signe de vouloir se défendre, et comme résigné, ou complètement abattu, se laisse caresser. En passant sa main, Helgi sent une profonde tristesse, une profonde sensation de solitude. Le renard parti, le cerf venait de perdre un ami.
Mais en le touchant, Helgi comprend autre chose. Elle comprend pour qui il était destiné. Elle n’est simplement jamais venue. Et maintenant que le Serpent et le Renard sont partis, il a le sentiment qu’elle ne viendra jamais. Helgi comprend alors les enjeux, que ce qu’elle doit réaliser, n’est pas simplement sur le plan de la réalité physique. Ce qu’elle doit réaliser devra aussi permettre de rétablir l’ordre sur le plan métaphysique. Détruire le Chaos, ce n’est pas seulement pour le monde des hommes, mais c’est aussi pour les éléments comme lui, le cerf, d’enfin remplir leur fonction et d’accomplir ce pour quoi ils ont toujours été destiné. Elle décida alors d’émettre un serment, une promesse immuable, envers l’animal et le monde. Elle ferme alors les yeux et prononce les mots dans sa tête.