DANS LES RUES DE VARANGAR, l’atmosphère était allégresse, rires, joie, et liesse. C’était le grand jour, le jour du marché. Les paysans, les pêcheurs, et les Insinööris vendant leurs plus belles créations en termes de tissus tous plus flamboyants les uns que les autres, de vêtements, d’armes, d’outils de travail ou encore de bijoux incroyablement précieux, tous animaient la place principale de la ville. Les habitants se prêtaient au jeu, les petits chapardeurs y trouvaient leur compte et les enfants retrouvaient leur terrain de jeu favori, courant les uns après les autres parmi la foule, sous les cris de leurs mères, fatiguées de les voir à nouveau se disperser dans tous les sens.
A la Citadelle de Lodd, la sérénité régnait. Sigurd se trouvait dans la chambre de Rùnar. Helgi savait qu’il s’était réveillé. A un moment, Sigurd était sorti pour aller chercher de quoi manger. Elle avait pu alors échanger quelques mots avec lui. Si Rùnar s’était réveillé, il n’était plus tout à fait le même.
– Il dit être fatigué ou épuisé, mais je vois bien qu’il me cache quelque chose… Il a l’air de lutter avec une part de lui-même qui ne lui appartient plus vraiment… Avait expliqué Sigurd.
Helgi retint un frisson, n’osant imaginer ce que cela pouvait être. Elle n’osa pas aussi proposer son aide, car elle se disait qu’il pouvait être dangereux d’envahir un esprit aussi instable et fragile. De plus, elle avait beau avoir effectué son Ascension, elle ne se sentait pas encore tout à fait à l’aise avec ses capacités. Elle laissa Sigurd retourner auprès de Rùnar, et décida de parcourir à nouveau les espaces, dont la Citadelle lui autorisait l’accès.
Ainsi, elle accéda à nouveau à l’endroit où elle effectua son Ascension. Le ciel bleu, parsemé de nuages blancs, apparaissait derrière le squelette des voûtes, et des piliers. Le vent lui caressait doucement le visage. Elle s’avança vers la table de rituel. Elle en fit le tour, sa main appréciant le toucher et le contact de la pierre blanche. Elle n’avait pas fait attention la veille, lors de son Ascension, mais la table portait des gravures dorées. Sur le bord, c’était une série de runes. Helgi n’en comprenait pas tout le sens, mais cela semblait raconter la première Ascension de manière poétique. Et sur les flancs de la table, les représentations imagées appuyaient le texte.
– L’Ascension de Lif.
Helgi sursauta en entendant Skuld. Cette dernière s’avança de l’autre côté de la table, face à Helgi. Un silence s’installa. Helgi avait un million de questions. Elle ne savait pas trop par où commencer.
– Je l’ai lue, finit-elle par dire. J’ai trouvé le carnet de notes de Lif à l’Atreum. Et Hyndllah m’a donné le sien, avant… avant de mourir.
Elle se déplaça longeant la table.
– Comment était-elle après son Ascension ? J’ai beau l’avoir faite… Je ne sais pas si je suis encore pleinement en contrôle… Est-ce que pour Lif c’était pareil ?
– Elle a été la première. Alors, c’était nouveau pour nous tous ici. Et étrangement évident à la fois pour mes Soeurs et moi. Mais tout comme toi, il lui a fallu du temps. L’Ascension est nécessaire pour te permettre d’écouter ton instinct et tes énergies, et de ne pas te laisser envahir par les émotions des autres et par tes émotions. Elle te permet d’accéder à l’écoute parfaite de ton don. De t’ouvrir à lui. D’accepter qu’il soit là. Mais il reste toute la partie de contrôle et de maîtrise. Il est normal que tu ne te sentes pas encore tout à fait prête…
Helgi se retrouva aux côtés de Skuld. Elle remarqua que la dame à côté d’elle portait toujours la même tenue. Encore une fois le motif de la cape la perturba. Les yeux et leur couleur aussi. Elle se retint de lui saisir la main et de trouver ainsi la confirmation de ses doutes par le biais de son pouvoir. Mais l’envie était bien là. Bien installée.
Skuld sentait le regard de la jeune fille sur elle. C’était dur et compliqué. N’était-ce pas trop tôt pour lui dévoiler qui elle était ? Finalement, Helgi finit par briser le silence la première :
– Les motifs de votre cape et de votre tenue… J’ai trouvé dans les affaires de mon père adoptif une armure et une tenue portant exactement les mêmes.
Skuld ferma doucement les yeux. Evidemment. Elle avait pourtant pris ses précautions. Elle ne pouvait pas vraiment en vouloir à Baleygr. Il avait au moins essayé. Elle n’avait simplement pas imaginé que sa fille soit aussi tenace et curieuse au point de fouiller dans les affaires de son protecteur.
– Je ne sais pas si cela est le fruit du hasard, poursuivit Helgi. Mais je me demandais… Ai-je un lien quelconque avec la Citadelle ? Depuis que je suis ici, j’ai une drôle d’impression… Comme si je l’avais déjà vue…
Comment cacher quelque chose à une Herkkä ? Skuld en avait déjà eu l’expérience avec Lif. Elles pouvaient si facilement lire et ressentir dans l’atmosphère d’un lieu les émotions vécues ou ambiantes. Alors évidemment qu’Helgi pourrait aisément finir par deviner l’origine d’une telle impression, si elle entrait dans la bonne pièce. Une chance que la Citadelle lui en interdisait l’accès. Mais même la Citadelle ne pouvait pas tout dissimuler, encore moins un lien aussi fort. Skuld avait imaginé un nombre incalculable de scénarios. Mais jamais elle n’avait envisagé qu’elle dévoilerait son identité de cette façon.
– Tu as raison, finit-elle par répondre après un moment, et après avoir bougé le long de la table prenant le temps de choisir ses mots. Tu as bien un lien particulier avec la Citadelle. Et concernant l’armure et les vêtements que tu portes, il ne s’agit pas de hasard. Elle a été faite pour toi, pour quand tu aurais atteint l’âge de la porter.
Helgi fut déstabilisée.
– Que voulez-vous dire ?
Alors Skuld plongea son regard dans celui de la jeune fille. Avait-elle vraiment besoin de le dire ? Les mots lui manquaient. Ou plutôt ils restaient bloqués au fond de sa gorge. Elle fixait sa fille dans les yeux, espérant qu’elle comprenne, ou que par l’atmosphère installée entre elles, Helgi trouve la réponse.
Mais un tremblement violent et un grondement sonore et lourd interrompirent leur entretien. Le ciel s’était brusquement assombri, des orages épais s’y formant. Sigurd apparut alors, essoufflé. L’inquiétude et la peur étaient installées sur son visage.
– Rùnar a quitté la Citadelle… Et dehors, les tempêtes de Chaos de Forvirring s’avancent…