LE FROID MORDANT. L’odeur de la poussière. Le son déchirant du vent. Rùnar n’a pas besoin d’ouvrir les yeux pour savoir où il se trouvait. Lâchant un soupir, il se lève, et observe autour de lui. Il fronce légèrement les sourcils. Quelque chose a changé. Il n’y a qu’un désert. Le ciel s’est débarrassé de ses tempêtes, et la lune se présente comme l’unique astre céleste. La Cité des Orages n’est pas là. Derrière l’aspect très calme de ce désert, le froid ambiant, et le vent renforçant cette sensation et dessinant les dunes à l’infini, Rùnar a une impression de ne pas être totalement seul. Quelque chose ou quelqu’un peut surgir à tout moment. Il décide de se déplacer, tentant de se réchauffer, frottant ses mains sur ses bras. A rester immobile il finirait par être glacé sur place.
Marchant sans vraiment savoir où il va, la solitude se fait de plus en plus présente, bien qu’il reste au fond de lui une petite voix lui disant de ne pas s’y fier. Il n’y a pourtant pas un son, pas la moindre trace de vie, si ce n’est la sienne. Il erre ainsi, sur le qui-vive, pendant ce qu’il avait l’impression d’être des heures et des jours. S’il a faim ou soif ? Étonnement, il ne les ressent pas… Ou plus ? Un doute s’installe. Est-il mort ? En vie ? Cet espace est si étrange, qu’il ne sait plus vraiment. Une chose est sûre, cet endroit est rempli de Chaos. Il le sent, le Chaos emplit l’air ambiant, se montre oppressant, et sature l’oxygène.
Le désert se transforme subitement devant lui. Rùnar s’arrête trop surpris par le changement soudain de décor. D’immenses pins morts ou à moitié morts l’encerclent et le surplombent de toute leur hauteur. Sous ses pieds, la poussière est toujours là, mêlée à la mousse. Rùnar sent le Chaos toujours omniprésent dans l’air, mais il le sent aussi cette fois partout. Dans chacun des arbres, chaque brin de mousse, chaque branche et chaque brindille. Mais ce Chaos a quelque chose de terrible et de mortel. Il le remarque en voyant une fleur se faner petit à petit, doucement. Le Chaos autour de lui agit comme un poison. Dès qu’il en fait le constat, il le ressent s’insinuer en lui, dans ses veines, sous les couches de sa chair, dans ses os, dans ses nerfs, et ses organes. Il s’insinue petit à petit. Lentement. L’angoisse vient s’ajouter à ce cocktail dangereux, et son cœur se met à battre plus fort dans sa poitrine. Rùnar entreprend alors de sortir de la forêt.
Plus il s’enfonce dans la forêt, cependant, plus il sent le Chaos se faire omniprésent, rendant sa respiration compliquée, amenuisant son endurance, raidissant ses muscles et renforçant sa fatigue. Rùnar serre les dents, tentant de ne pas faire attention à la sensation désagréable d’une brûlure permanente dans chacun de ses vaisseaux, chacune de ses veines et chacun de ses nerfs nouvellement atteints par le Chaos. Son propre Chaos lutte contre le poison. Rùnar tente de ne pas penser non plus à la sensation de ce Chaos dans ses os, comme si petit bout par petit bout, ils se brisent. Il lutte pour que son esprit reste concentré et occupé uniquement par le fait d’avancer et de sortir de la forêt. Perdant l’équilibre, il finit par tomber au milieu d’une clairière. Son corps est une douleur pérenne, envahissante, et dévorante, à mesure que son Chaos se fait dévorer. Rùnar ne parvient plus vraiment à la mettre de côté. Elle est là. Et elle agit comme si elle cherchait à s’échapper de la prison charnelle, brûlant veines, vaisseaux, aortes, brisant les os, écrasant foie, poumons et cœur, et écartelant ses entrailles.
Des pas lourds se font entendre. Rùnar sait qui s’approche de lui. Allongé au sol, il n’a pas la force de se redresser. Gunnhild pose un genou à côté de lui, son mouvement produisant un courant d’air. Sa main au gantelet doré se posa doucement sur l’épaule de Rùnar.
– Pourquoi lutter encore quand tu sais au fond de toi que tu as perdu ?
Sa voix est d’un calme tragique. Tout en elle est le reflet d’un présage et un d’un chant funèbre.
– La douleur pourrait disparaître. Il suffit de cesser de te débattre. Pourquoi résister autant ?
Rùnar serre les dents, fronce les sourcils. Dans son regard rivé sur ce casque doré au-dessus de lui, brille toute sa haine et sa colère.
– Oh, tu peux me haïr autant que tu le souhaite. Tu peux aussi croire que tu pourras encore être sauvé.
Gunnhild se penche davantage, de façon à pouvoir murmurer à son oreille.
– Mais il est trop tard. Personne ne te trouvera. Tu t’es perdu. Tes amis ?
Un sourire terrible se dessine sur son visage.
– Ils ne pourront pas t’aider cette fois…
Rùnar vit alors le plus terrible des spectacles, un spectacle si terrifiant qu’il en hurla à s’en déchirer les cordes vocales.