UN VENT GLACIAL soufflait sur la région, dévastée une dizaine d’années auparavant. Un jour avait suffi à sa transformation. Les terres verdoyantes, baignées de soleil, colorées de fleurs, étaient devenues un véritable désert de poussière, grisâtres, au-dessus duquel planait des nuages menaçants et noirs. Là où se dressait une cité lumineuse, éclatante de blancheur par sa structure de pierre de lune, se trouvait à présent une cité lugubre aux murs épais et noirs, Forvirring, aussi appelée la Cité des Orages.
Un jeune homme à la chevelure noire, élancé, était allongé là, au milieu de ce paysage lunaire, sans vie, noir et gris. Le vent s’était amusé avec la poussière et l’avait légèrement recouvert. La peau pâle, Rùnar paraissait mort. Il fronça cependant les sourcils, preuve que sa force vitale, bien que faible, était toujours là.
« Ne dormez pas ! Ne dormez pas ! » murmurèrent des voix autour de lui.
Il désirait du calme ! Il voulait du repos ! Tout son corps était si lourd et pesant ! Il grogna et tenta de bouger, avec peine, refusant de les entendre.
« Jeune maître! Jeune maître! Restez éveillé! Ne dormez pas! Ne dormez pas ou vous vous perdrez! » reprirent-elles de plus belle.
Rùnar tenta à nouveau de bouger pour les chasser. Face à autant d’entêtement, les Ombres se dévoilèrent. L’une d’elle encapuchonnée tendit sa main osseuse et lui saisit l’entièreté de son visage, alors que les autres maintenaient de force Rùnar au sol, lui tenant les bras et les jambes.
L’Ombre qui avait sa main sur son visage, prononça d’une voix lugubre un enchaînement de runes. Rùnar s’agita sous elle, et ses yeux se révulsèrent. Il avait l’impression désagréable d’une agonie longue et lente, mais qui lui retirait un immense brouillard de sa conscience. Puis progressivement, la main se dégagea de son visage. Rùnar se redressa en une respiration, comme si d’un coup son corps retrouvait toutes ses capacités. Il vit alors clairement les ombres et celle qui l’avait ranimé. Depuis quand avait-il perdu cette capacité ? Son corps se sentait léger, son esprit moins fatigué, et son âme bien plus à son aise. Tout était amplifié comme s’il venait de renaître.
« Ravi de vous revoir parmi nous, jeune maître » le salua l’Ombre squelettique dressée devant lui. « Il était plus que temps que vous reveniez. Car du temps, il ne vous en reste plus beaucoup. »
– C-comment cela ? De quoi parlez-vous ?
Rùnar se sentait soudainement confus.
« Rappelez-vous… Même si les souvenirs seront difficiles et douloureux, il est nécessaire de vous rappeler. Car du temps il ne vous en reste plus beaucoup… »
Rùnar se redressa lentement, titubant et manquant de tomber une ou deux fois, son corps se faisant encore légèrement lourd, comme s’il était rouillé. Complètement perdu, il demanda :
– Du temps ? Pour faire quoi ?
« Pour quitter la Cité des Orages, s’éloigner d’elle et de son emprise… Faites vite… L’heure tourne et le temps vous est compté… »
Les Ombres s’évanouirent dans un coup de vent, soufflant la poussière autour de lui, laissant Rùnar pantois et encore abasourdi par les derniers évènements. Marchant un peu, il faisait le constat effroyable du changement du paysage, du ciel lugubre, des ténèbres qui emplissait les lieux, et le Chaos alourdissant la moindre particule d’oxygène qu’il respirait. Cela le secoua si violement, qu’il dû remettre de l’ordre dans sa mémoire. Il ne se rappelait pas bien de tout. Il se rappelait de sa mère, Sygin, lui murmurant des mots à l’oreille. Il se rappelait qu’il était sur le même balcon avec Sigurd, le roi et Brynhilde.
Le souvenir le plus terrible lui revint alors soudainement. Sigurd… Il ne savait comment, mais il était parvenu à l’ensorceler, et puis se tenant là près de lui, il guidait son bras. Le cri de Brynhilde… Gunnhild, le cataclysme… Son cœur se serra. Il tenta de comprendre comment il avait fini là, au milieu de nulle part, mais rien… Il se rappela alors soudainement que Sigurd était enfermé, dans la nouvelle cité fortifiée. Une idée, un plan.. Il en avait besoin… Là, maintenant…
L’Ombre squelettique réapparut à ses côtés. Sa présence rassurait un peu Rùnar, étrangement. Il y avait quelque chose de seigneurial en elle et de puissant. Presque fraternel. Rùnar se rappela qu’il s’était déjà présenté comme le Roi des Ombres, alors qu’il avait manqué de mourir, une fois auparavant, lors de ses entraînements.
« … Je sais… Vous n’avez pas besoin de me raconter… C’est terriblement douloureux, je n’en doute pas… »
– Il nous reste peu de temps pour quitter cet endroit, n’est-ce pas ? Et Sigurd enfermé, cela ne nous facilite pas la tâche, c’est ça ?
« Je vous aiderai. Mais oui. Il va vous falloir jouer de ruse et de courage. Mais je serai là tant que vous aurez besoin de moi… »
Rùnar hocha la tête. Le Seigneur des Ombres l’aida à supporter d’être possédé par un esprit, afin de lui conférer davantage de Chaos et de l’aider à retrouver un peu plus rapidement sa force magique. Lorsqu’ils furent prêts, Rùnar se laissa posséder et ils prirent la direction de la cité pour se rendre au donjon. Les ombres les guidaient vers un passage secret. Le chemin fut semé d’embûches, des gardes minant le trajet, qu’ils durent assommer pour assurer leurs arrières. Rùnar repéra un garde d’à peu près la même corpulence et se vêtit de ses vêtements.
Ils finirent par arriver au cœur du donjon. Habillé comme l’un deux, Rùnar n’éveilla pas les soupçons du gardien de la cellule recherchée. Ce dernier partit, pensant laisser sa place, exprimant sa joie de voir la fin de son tour de garde. La porte fermée, Rùnar ferma l’œilleton, et le Roi le quitta. Rùnar put s’approcher du jeune rouquin, les vêtements sali par la poussière de la cellule, allongé sur sa couchette, inconscient. Le voir là, dans un si petit espace, enchaîné, Rùnar en avait mal au cœur. Il le devinait déjà. Si Sigurd se rappelait, il ne pourrait jamais le lui pardonner. Rùnar serra les poings, fit redescendre la douleur de ce constat et se reprit.
D’un geste de la main il défit le sortilège qui maintenait les chaînes de Sigurd. Il fallait maintenant protéger son âme. Tant qu’ils seraient sur le territoire de Gunnhild, Rùnar ne voulait pas qu’il soit lui aussi touché par la magie du Chaos de la nouvelle reine. Il se concentra, et puisa dans la puissance des morts. Ses yeux brillèrent légèrement d’une lueur verte, et sa main placée sur le front de Sigurd, il érigea un bouclier tout autour de son âme et de son esprit. Une fois fait, il le prit dans ses bras et fit signe à l’ombre de le posséder à nouveau avant de sortir.
La nuit arriva, rendant l’espace encore plus obscur et ténébreux que le restant de la journée. Rùnar quitta l’armure du garde et s’habilla d’une cape noire, des bottes de cuir, attacha des dagues à sa taille, et appliqua un masque mortuaire sur son visage. Il cala alors Sigurd contre lui, à moitié sur son épaule, et ouvrit la cellule, et commença alors la planification de sa fuite. Ses yeux brillèrent à nouveau d’une lueur verte. Elle fut si vive qu’elle transperça le masque et lui donna un aspect lugubre. Rùnar fit appel cette fois à l’aide des ombres et du Seigneur des Ombres. Il se faufila dans le donjon, reprenant le chemin réalisé en sens inverse, guidé par les ombres vers le meilleur chemin pour redescendre dans la vallée, sans attirer l’attention des gardes.
La moitié de la nuit avait été entamée, lorsque Rùnar retrouva l’endroit où il s’était réveillé. En se retournant pour regarder la nouvelle cité, il eut un frisson, l’angoisse l’envahissant d’un coup. Accroupi, il cala cette fois Sigurd sur son dos et suivit les ombres sur le chemin le plus sûr, à nouveau pour échapper à la vigilance de la nouvelle cité. Il avançait lentement, la poussière rendant le trajet compliqué, le poids de Sigurd n’aidant pas dans ses mouvements.
Rùnar ne reconnaissait plus la région. Là où autrefois il aurait suivi la rivière, aujourd’hui il n’en suivait que le lit complètement asséché. Là où il se serait glissé dans les ruelles d’un village, il n’en restait que les ruines. Là où se dressait Lysende, la ville lumière, se trouvait à présent Forvirring, aussi menaçante que sa propriétaire. Et il avait beau se savoir fortement éloigné de la citadelle, lorsqu’il se retournait il avait l’impression d’en être encore écrasé. Aussi avait-il une confiance aveugle envers les ombres.
Il s’ordonna de ne plus regarder en arrière et d’avancer, encore et encore, le plus loin possible. Ce qui rendait le trajet tout aussi dur et compliqué, était la quantité d’âmes mortes envahissant la région, attirée inéluctablement vers lui. Les chasser lui faisait perdre un temps précieux, et le rendait triste, son pouvoir devant avant toute chose les guider, non les faire fuir… Elles étaient si nombreuses et si envahissantes que cela lui demandait de puiser davantage dans son énergie magique.
Et puis, très vite la soif le saisit ainsi que la faim. Il s’arrêta, s’assis par terre, allongeant Sigurd près de lui, et en un regard il avait compris une chose : même s’il devait croiser des vivants, personne ne voudrait aider quelqu’un venant tout droit de la citadelle, et encore moins un Kuolettava, ou nécromancien.
« La solution ne va pas vous plaire… Elle requiert un sortilège. » Suggéra le Seigneur des Ombres.
– NON. S’opposa alors vivement Rùnar. Sans s’en rendre compte, il s’était redressé d’un bond.
Le murmure de l’ombre s’aggrava.
« Vous n’en avez guère le choix… Ou vous l’utilisez… Ou vous mourrez… »
– Ce sortilège est beaucoup trop dangereux ! Même en l’utilisant je risque de mourir ! Et vous avez pensé à Sigurd ?!
Ni l’ombre, ni Rùnar ne le remarquèrent, mais Sigurd commença à bouger, et entrouvrait un peu les yeux. Trop occupés à débattre, ils ne l’entendirent pas non plus gémir légèrement. Sigurd devinait la présence de Rùnar. Il l’entendait en tout cas. Sous ses doigts, il sentait du sable. Il ne parvenait pas non plus à se situer. Il se savait dehors, sentant l’odeur sèche d’un désert, une brise le caressant régulièrement.
Le débat était houleux. Mais pour Sigurd, il n’y avait que Rùnar qui parlait et s’agitait.
« Je pense justement à votre ami. Sans le sortilège en question vous ne pourrez le protéger. Il en va de sa vie et de la vôtre… Même si vous mettez en danger la vôtre… Posez vous la question… Jusqu’où irez-vous pour le protéger ? … Est-ce que mettre votre force vitale pour lui n’en vaut pas la peine ?… »
Rùnar était tiraillé. Le seigneur avait raison. Mais le poids de ce qu’il avait fait à Sigurd le pesait tellement. Le risque d’attirer l’attention de la citadelle était élevé. Le risque aussi pour lui de devenir définitivement quelqu’un d’autre était élevé… Mais si cela marchait… Ils s’en sortiraient si vite… Ils gagneraient du temps, et le couvert de la forêt Haulgata.
Rùnar jeta un regard vers Sigurd sans voir que ce dernier émergeait de son inconscience. Il se sentit résigné. Il soupira. Et d’un geste de tête, il fit comprendre au seigneur qu’il allait réaliser le sortilège. Le Seigneur lui tendit une dague en os. Lorsque Rùnar s’en saisit, une réaction magique se produisit. Cinq ombres encapuchonnées apparurent et se mirent en cercle autour de Rùnar, et Le Seigneur prit sa place.
Sigurd vit le rituel sans rien comprendre. Il vit Rùnar tracer des lignes dans la poussière. Il entendit des voix murmurer des runes en rythme, sans pour autant voir d’autres personnes que son ami. Rùnar les récitait en même temps. Ses yeux brillaient intensément de vert derrière son masque mortuaire. Un vert lugubre. Sa chair devenait plus pâle, presque livide. Ses mains crispées sur le manche en bois de la dague, dansantes au fur et à mesure que le dessin se faisait sur le sol, devenaient presque squelettiques. Le chant, lancinant, ressemblait à un chant mortuaire. La physionomie de Rùnar changea encore et encore. Il continuait de réciter les Runes. Un vent se leva. À ses pieds, la poussière se mit à tournoyer et à prendre une teinte verdâtre. Le vent souleva sa capuche révélant sa chevelure devenant blanchâtre. Rùnar maintenait encore le sortilège, les mains tendues, les paumes tournées vers le sol.
Sigurd voyait cependant ses mains trembler. Le vent s’intensifiait. Le jeune rouquin voulait faire quelque chose pour son ami. Il s’agitait. Mais Rùnar était concentré. Les sourcils froncés, les mâchoires serrées, il récitait inlassablement les runes. Il manqua de perdre l’équilibre. Petit à petit des os se rassemblèrent, s’assemblèrent les uns au autres, la chair et les muscles se formèrent et progressivement. Petit à petit, un cheval se formait devant Rùnar. Dans un hurlement, Rùnar parvint à achever le sort. Il tomba à genou devant le corps de l’équidé, lessivé. Il paraissait aimaigri. Les dessins au sol s’effacèrent dans un coup de vent. Le calme revint sur la colline.
« Je savais que tu y arriverais… »
L’animal se redressa, visible aux yeux de Sigurd. Un magnifique étalon noir que tout indiquait comme vivant. A un détail près. Le pelage paraissait translucide, si bien que par endroit on pouvait apercevoir le squelette. Quant à Rùnar, toujours à genou, essoufflé, Sigurd remarquait qu’il retrouvait progressivement son apparence habituelle. Cependant lorsqu’il vint à nouveau le prendre dans ses bras, Sigurd sentit son front entrer au contact du cou de son ami. Et si auparavant il ne l’avait pas remarqué, il lui sembla être presque glacial. Rùnar l’installa sur le dos du cheval et monta derrière lui. Agrippant la crinière de l’animal, Rùnar lança alors le cheval au galop.
La traversée du désert fut longue, même à cheval. Cependant, bien que le risque de le rater ait été grand, le sortilège conférait à Rùnar la capacité de ne plus avoir besoin de boire ou de manger, et de fournir à Sigurd son énergie vitale. Ce dernier ne comprenait pas vraiment par quel miracle il ne souffrait ni de faim ni de soif, son esprit étant encore si embrumé et son corps si lourd et fatigué.
L’équidé allait plus vite que la normale, mais le voyage fut encore long. Sans le sortilège, il est vrai cependant que la route aurait été plus longue. Mais il avait aussi signalé sa fuite et sa désertion. Rapidement des Soldats du Chaos apparurent à leur poursuite. Rùnar n’avait plus la force magique nécessaire pour les vaincre. Il paria alors seulement sur le couvert et la protection de la forêt. Aussi il poussa son destrier à aller plus vite.
– … Aidez-moi ! Murmura-t-il, pensant ainsi pouvoir appeler les morts à nouveau.
Mais le peu d’énergie magique qui lui restait ne suffit plus à les invoquer. Les Soldats du Chaos le rattrapèrent bientôt, il poussa encore son destrier dans un nouvel effort, la forêt se montrant enfin sous ses yeux.
Rùnar tenta d’appeler encore l’aide des ombres du désert mais en vain. Le destrier commençait lui aussi à s’affaiblir à mesure qu’ils se rapprochaient de la forêt, sa force magique se réduisant de plus en plus vite. Les Soldats du Chaos s’étaient rapprochés et avaient déjà dégainé leurs armes. L’un d’eux avait même tenté d’attraper Sigurd. Rùnar poussa un cri au destrier, et dans un ultime effort, il le fit reprendre de la vitesse, dépassant les Soldats du Chaos, sautant au-dessus d’un tronc d’arbre et s’enfonça dans la forêt avant de disparaître sous les jambes de Rùnar en pleine course. Dans la chute, Rùnar avait fait en sorte que son corps amortisse celle de Sigurd. Le sortilège commençait à disparaître. Ses ressources magiques s’étaient épuisées. Alors il puisa dans ses dernières forces pour reprendre Sigurd dans ses bras, et leur trouver l’abri d’une grotte. Là, il parvint à déposer Sigurd, avant de s’écrouler à côté, sur le ventre. La faim revint de plus belle, la soif aussi. La fatigue le submergeait tout entier. Allongé à côté de Sigurd, Il sentait ses yeux se fermer tellement il se sentait vide de tout, le corps lourd.