ASSIS DEVANT LA CHEMINEE, la lumière dansante des flammes projetée sur son visage renforçait la dureté des traits de son visage. Son oeil gauche vitreux, dont la paupière et l’orbite étaient fendu d’une cicatrice pâle, paraissait étrangement aussi vivant que son jumeau de droite, bleu comme la glace, au regard perçant. Imperturbable et inébranlable, telles étaient les premières impression que Baleygr renvoyait quand on croisait son regard. Sa carrure et sa taille imposait le respect. L’homme semblait avoir traversé les âges, connu les guerres et la dureté de la vie.
Baleygr avait terminé le dîner avec Helgi non sans agitation. Sa fille adoptive avait compris que derrière son silence encore une fois, il se faisait trop secret. Que pouvait-il bien faire après tout ? Il avait eu la confirmation qu’elle pouvait dorénavant lire aisément en lui, si ni lui, ni elle, ne faisait vraiment attention. Il se perdait encore une fois dans sa réflexion, mais il était clair qu’il allait devoir redoubler de vigilance. Certains de ses secrets devaient le rester.
Lorsqu’il avait trouvé Helgi sur le palier de sa porte, il y a maintenant une vingtaine d’années, il n’avait pas du tout deviné que cela avait pu être un coup de la Völva. Il ne saura jamais vraiment s’il devrait la maudire ou la remercier. Il attendait, en silence, regardant grandir sa fille adoptive. Selon la Völva, cette gamine était ce qui lui manquait dans sa vie, depuis bien trop longtemps. Sans elle, sa vie ici n’aurait jamais eu de sens. Avait-elle raison ? Le Wyrd avait-il vraiment joué un rôle ou non dans cette histoire ? Des questions. Beaucoup trop de questions. Très peu de réponses. Une chose était certaine. Helgi était sa fille. Adoptive, certes, mais l’attachement paternel qu’il avait pour elle était aussi fort que si elle partageait son sang. Mais voilà maintenant six longues années qu’il voyait Helgi perdre le contrôle d’elle-même, tomber malade, et se fragiliser de plus en plus.
Quels secrets allait-il encore pouvoir garder pour la protéger comme il le voudrait ? En tous les cas, ce soir, il était temps de lui révéler en partie la source de sa maladie. Helgi était à nouveau assise face à lui. Il lisait l’impatience dans son attitude, sur l’expression de ce visage enfantin, et dans les yeux bleus émeraudes rivés sur lui. Il était temps. Six ans qu’il n’avait pas vraiment cherché à comprendre. Ou plutôt, qu’il les avait plongés dans le déni le plus total, tous les deux.
Le silence était installé, lourd. Baleygr fixait les flammes et les braises ardentes dans l’âtre. Il allait devoir choisir les mots. Dire, raconter et expliquer, tout en laissant des zones d’ombres
– Il y a vingt trois ans, je suis arrivé ici en Halvard. J’y ai bâti une nouvelle vie, solitaire, loin des batailles. Quelques mois plus tard, je rencontrais la Völva. Elle me donnait de bons conseils. Et il y a maintenant vingt-deux ans, comme tu le sais, elle te fit entrer dans ma vie.
– Oui, je connais cette partie de l’histoire… précisa Helgi, profitant du silence de Baleygr.
Il hocha doucement la tête avant de reprendre :
– A cette période, et ce pendant dix ans, nous avons vécu dans la paix. Nous ne sommes pas dans la capitale, mais tu as toujours aimé m’accompagner à Asfrid, et plus au Nord voir les ports, les bateaux, courir dans la capitale lors du marché. Tu m’as aussi toujours accompagné dans les montagnes, à la frontière, voir le vol des corbeaux, en automne, et observer la migration des grands loups en hiver. D’ailleurs, on s’arrêtait très souvent pour regarder la cité de Lumière, Lysende, briller à l’horizon. A tes dix ans tu me disais qu’un jour tu partirais voir la ville m’en ramener les meilleurs souvenirs.
Il remarqua le doute dans les yeux de sa fille.
– Lysende ? s’interrogea-t-elle, les sourcils froncés. Mais… Elle n’existe pas… N’est-ce pas ?
– Elle a existé. Elle existe encore. Elle ne porte plus le même nom. Mais j’y viens.
Baleygr marqua un temps à nouveau.
– Il y a dix ans, la paix qui nous convenait si bien à tous fut perturbée… Lysende ne fut plus sous le règne d’un Jarl aimé de tous, assurant la prospérité économique, la stabilité et la paix dans son royaume en maintenant de très bons termes avec Asfrid et son ouverture sur la mer. Elle tomba sous le joug de la soeur de ce dernier, lorsque la maladie le prit. Trop tôt… Lysende se ferma alors sur elle-même. D’un point de vue extérieur, on sentait monter l’exploitation des ressources, la montée en puissance dans l’art de la guerre… On se préparait à tout.
Baleygr quitta son fauteuil, et se déplaça un peu, comme pour se détendre, avant d’énoncer la suite.
– Avant de poursuivre, il y a quelque chose que je dois te demander. Que sais-tu exactement de la magie et des Magis ?
Helgi lui sembla réfléchir un instant :
– Pas grand chose en vérité. Du peu des mythes que tu m’as fait lire, la magie viendrait de l’Équilibre et du Chaos, et les Magis seraient des humains capables de puiser dans ces énergies…
– C’est à peu près cela, si ce n’est que ce ne sont pas des mythes. La magie et les Magis existent.
Et d’un geste de la main, il transforma une partie de la fumée qui se dégageait de la cheminée en deux corbeaux noirs, dont la taille ne pouvait que les distinguer de corbeaux habituels. L’un se posa sur l’épaule de Baleygr, l’autre sur le dossier du fauteuil.
– L’énergie de l’Équilibre et l’énergie du Chaos circulent dans toutes choses. Car toutes choses possèdent du bon comme du mauvais. Les deux énergies sont créatrices, et puissantes, mais chez les êtres humains, seulement une partie d’entre eux possède le talent de maîtriser l’une ou l’autre. Grossièrement, les mythes parlent de l’Équilibre comme l’énergie positive, et le Chaos comme la puissance la plus destructrice. En réalité, rien n’est aussi simple. Car le talent et la magie d’un être humain ne peut être jugé bon ou mauvais par sa source.
– Pourtant c’est évident, comment ne pas faire le mal par le Chaos ?
Baleygr fit descendre le corbeau de son épaule sur sa main, tout en l’approchant d’Helgi. L’animal se faisait impressionnant par sa taille. Helgi se raidit instinctivement s’adossant un peu plus dans son fauteuil.
– Ma magie prend sa source dans le Chaos. Mais observe ce corbeau. Attentivement.
Helgi garda son calme au maximum et analysa le comportement de l’oiseau, ses plumes, ses yeux, son bec, ses pattes. Du noir profond des pupilles, aux lueurs bleutées et émeraudes des plumes, rien ne saurait le différencier d’un corbeau dans les airs. Elle tendit lentement, la main pour le toucher. L’oiseau resta immobile, bougeant simplement légèrement la tête. Il ne l’agressa pas, et se laissa caresser.
– Il n’est pas réel, poursuivit Baleygr. Il n’est pas non plus similaire à un corbeau normal, malgré les apparences. Il me permet de voir ce qu’il voit par mon œil gauche, et d’entendre ce qu’il entend lui-même, pendant son envol. Tu peux le toucher, le caresser, t’en approcher, mais pas parce qu’il en a l’envie, mais parce que je le lui ordonne…
D’un geste de la main, il fit disparaître les deux corvidés.
– Ce qui permet de dire si une magie est bonne ou mauvaise, c’est selon ce que tu en fais, et selon le niveau de maîtrise du porteur. Se laisser envahir par sa source peut provoquer non seulement du mal pour soi mais aussi pour les autres.
Helgi essaya de suivre :
– D’accord… Mais… Qu’est-ce que cela à voir avec Lysende ?
– La paix prit fin il y a dix ans, et peu avant tes seize ans, comme tu le sais, une guerre fit rage par-delà les montagnes.
– Je le sais, oui… Fit-elle sur un ton triste. Je me souviens de t’avoir vu partir, Hyndllah me rassurant comme elle le pouvait…
Le visage et le ton de Baleygr se firent plus graves :
– Ce qui provoqua la guerre, personne ne le sait. Et pour avoir vu le cataclysme, cela n’a rien eu de naturel. Et tout le monde se souvient qu’avant la guerre, malgré les tensions, un visage et une magie continuaient d’illuminer Lysende.
– La fille de l’ancien Jarl de Lysende ? devina Helgi. J’ai du mal à faire le lien.. mais…
– Brynhilde était ce que l’on appelle une Herkkä. En Halvard, pour nous tous, il n’y a qu’une Herkkä tous les demi-siècles, et cela a toujours été une femme guerrière, aussi lumineuse que le soleil et inspirante. On ne sait rien de sa magie, simplement que depuis qu’elle est disparue, un équilibre s’est rompu.
Il se rassit dans son fauteuil, marquant une pause à nouveau. Comment continuer, faire les liens, sans trop en dire à nouveau à sa fille… La Völva lui avait expliqué, posé les mots, mais les répéter s’avérait des plus compliqués. Cela devenait dur. Les souvenirs revenaient. La main d’Helgi sur son bras le troubla et le rassura à la fois.
– La guerre malgré tout fit rage par-delà les montagnes. Un ciel noir surplombait la région. L’atmosphère devint lourde, la magie du Chaos se heurtant à celle de l’Équilibre, les deux armées se jetant l’une sur l’autre, les armes s’entrechoquant, les corps morts tombant d’un côté comme de l’autre… Et peu à peu ce couvercle lourd et noir de nuages, devint une véritable tempête, alors qu’un effroyable rayon vert trancha le palais blanc en deux et perça le ciel, accompagné d’un hurlement effroyable, avant de disparaître dans une implosion telle que cela provoqua une tempête de poussière de magie noire mortelle, tuant tout être vivant sur son passage, brûlant les arbres, avalant les villages entiers. A ce moment précis, les deux armées de Magis encore vivants en devint une seule, la terreur les envahissant tous… Face à nous, se dressa une femme gigantesque, les cheveux noirs, la peau blafarde, les yeux verdâtres presque vitreux, les lèvres d’un rouge écarlate, et à l’allure presque mysthique. D’un simple mouvement de doigt, elle leva une armée d’ombres mortelles, encapuchonnées pour nous faire barrage et nous sommer de quitter le champ de bataille. Des magis de notre armée tentèrent une charge. Celle qui s’était présentée à nous sous le nom de Gunnhild envoya les ombres contre eux, et de ses mains amenuisit l’oxygène, renforça le Chaos dans l’atmosphère, faisant sentir une pression telle que beaucoup de magis moururent sous la douleur. Le reste de l’armée finit par garder ses distances, la retraite fut déclarée, et alors que nous rendions les armes, nous vîmes sortir littéralement du sol, la cité de Forviring. En lieu et place de celle de Lysende…
Le borgne s’arrêta, laissant un silence s’installer. Il n’avait jamais raconté quoi que ce soit de ce qu’il s’était passé durant cette guerre inexpliquée. Mais il était temps qu’Helgi en connaisse les faits. Car bien que tout ceci fit remonter des souvenirs désagréables, un détail important allait faire la lumière sur ce qui lui arrivait aujourd’hui.
– … C-C’est donc ainsi que Lysende a disparu… Moi qui croyais que cela avait toujours été Forvirring…
– Non. Tu n’as juste pas gardé le souvenir de la cité de Lysende…
– Mais, pourtant, tu l’as dit toi-même, je l’ai vu à 10 ans, déjà rien que de loin ! Comment ai-je pu oublier ?
– Tu n’es pas la seule à l’avoir oubliée. Seuls les rares Magis ayant survécu et ayant gardé la mémoire du cataclysme s’en rappellent.
Il marqua une pause à nouvea avant reprendre son récit :
– Le lendemain de la guerre, nous avons subi un nouveau séisme… Nous avons appris que la jeune Herkkä de notre demi-siècle n’était plus. Personne ne sait ni quand, ni comment, et si elle est morte. Il n’y a simplement plus aucune trace d’elle. Et il y a un détail que je n’ai pas mentionné. Il semblerait que le don d’une Herkkä se déclare vers l’âge de ses 16 ans…
Baleygr poussa un lourd soupir. Satanée Völva… Maudite Magie… Mais pour elle, pour sa chère fille, il était évident – Hyndllah avait raison -, il était temps :
– Tu es la nouvelle Herkkä. Je ne sais pas en quoi consiste ton pouvoir dans le détail. Je ne peux pas non plus te dire sa source. Tout ce que je peux te dire, c’est que tes évanouissements, tes fièvres répétitives sont dûs à tes capacités magiques que tu n’as pas encore appris à maîtriser. Et tout cela est arrivé suite à la guerre et à la disparition de Brynhilde.
Elle avait écouté son père avec attention, sans trop l’interrompre, posant les questions quand elle sentait qu’elle avait besoin de précision. Elle l’écouta jusqu’au bout. Il lui restait encore un nombre incalculable de questions. Mais la plus importante de toute restait ce qu’il venait de lui annoncer. Elle était la nouvelle Herkkä ? Qu’est-ce que cela signifiait exactement ? S’il y en avait une seule par siècle, qu’était devenue celle de ce siècle-ci ? Pourquoi prendre sa place ? Mais surtout… Pourquoi elle ? Quant à ses soi-disant talents magiques, qu’en était-il exactement ? Elle aurait aimé pouvoir exprimer toutes ces questions, mais elle lisait sur le visage de Baleygr la fatigue, et le poids de tout ce récit. Il lui avait fait revivre sans aucun doute le plus terrible de ses souvenirs.