A L’AUBE, RÙNAR SE REDRESSA, REGARDANT SIGURD ENDORMI. Il se rhabilla sans bruit, jeta un dernier regard vers Sigurd, et quitta la pièce. Il traversa rapidement les couloirs et retourna à l’Atreum, où il fit le tour des bibliothèques dédiées aux familles. Il finit par trouver les livres portant le nom de son père, de sa mère, de son frère et le sien. Lequel choisir ? Il hésitait. Ne pas se tromper. Il finit par choisir celui de Loki. Il l’ouvrit, le livre lévita, ses pages tournèrent frénétiquement, et il se retrouva transporté dans le passé et les souvenirs de son père. Tout changea autour de lui. Tout lui paraissait réel. Cependant, un grondement se fit entendre, le livre se mit à vibrer et des voix au fond et autour de lui répétaient que tout ceci ne lui appartenait pas, qu’il n’avait pas à voir tout cela. Mais Rùnar voulait ses réponses. Il les désirait si ardemment. Le livre et Rùnar commencèrent alors à lutter l’un contre l’autre.
Le passé défilait devant ses yeux, comme dans une tempête. La naissance de Loki, élevé par sa mère Laufey. L’union de ses parents proscrite, interdite et punie par les dieux, poussant Laufey à élever son fils, seule, Loki vivant une enfance et une adolescence en marge de sa fratrie. Cette façon qu’ont eu les dieux de considérer Laufey et son fils comme des moins que rien, avait planté dans le cœur et dans l’âme de Loki une envie irrépressible et insatiable de vengeance. Loki trouva ainsi un avantage considérable à grandir dans l’ombre, en retrait des dieux. Il put les analyser, les étudier, cerner leurs qualités, mais surtout leurs défauts. Mais avant tout et surtout, il travailla sa magie, s’entraînant à la métamorphose, jusqu’à l’épuisement. Il affuta son intelligence et son esprit, plutôt que ses muscles, car après tout, sa magie devenant extrêmement précise et puissante, il n’avait pas vraiment besoin de muscles…
Adulte, Loki était devenu splendide, au physique trop parfait, suffisamment ambigu pour faire naître le doute pour un œil peu expérimenté. Impérieux, grand, les yeux dorés, brillants et perçants, la chevelure noire et longue, le regard et le sourire plein de malice, il avait indéniablement un charisme naturel. Un cœur sensible pouvait aisément se laisser charmer. Adepte du mensonge, absolument tout ce qu’il disait paraissait si vrai. Rùnar le sentait à mesure que les événements de la vie de son père défilaient sous ses yeux. Sa raison lui dictait de ne pas croire les mots de son père, mais son cœur désirait lui faire confiance. Mais cela suffisait pour faire naître un doute dans le cœur des dieux. Un doute suffisamment fort pour qu’ils se méfient de lui. Son intelligence cependant, lui permit de conclure un pacte de sang avec Baleygr, obligeant alors les dieux à le traiter comme leur égal. Bien sûr que cela irrita les autres, mais les voir ronger leur frein suffit à lui faire plaisir. Car qui oserait réellement juger et dire à voix haute que Baleygr s’est fait manipuler ? Qui oserait traiter Baleygr de naïf, cet homme qu’il jugeait le plus intelligent de tous ?
Si Loki s’amusait avec leurs nerfs, les mettant à rude épreuve et jouant souvent avec leur patience, il semblait malgré tout avoir une forme de respect pour Thor. Car ce fut bien le seul avec qui il s’amusa une seule et unique fois. Était-ce par crainte de sa force ? Était-ce parce que ce fut bien le seul à lui avoir fait ressentir une peur réelle ? Des questions. Encore des questions… Toujours est-il que si Thor se retrouvait dans une situation désespérée, c’est bien Loki qui l’en sortait par son intelligence, sa fourberie, et son esprit vif, quitte à se mettre en danger. Ou inversement, si la fourberie de Loki le coinçait dans une situation mortelle, la force et la puissance de Thor le sauvait à chaque fois. Malgré tout, Loki avait rempli son contrat avec Baleygr. Les dieux cependant, contrairement à la demande de Baleygr, ne le respectèrent pas plus qu’ils ne le faisaient avant. Même Thor se montra ingrat.
Et petit à petit Loki se laissa noyer par une jalousie et une haine vorace envers les dieux. Son amour-propre et son narcissisme étaient tels qu’il ne supportait pas les entendre et se comporter comme s’ils étaient largement supérieurs. Sa haine envers eux grandit, encore et encore, au fil des années. A ses yeux, les dieux ne retenaient toujours qu’une seule partie des histoires vécues avec lui, ils ne retenaient que ses ruses, ses tours de passe-passe, ses mensonges, et gardaient pour eux les lauriers des réussites. Et rapidement, il devint évident qu’il ne pouvait pas laisser Baldr acquérir l’immortalité, car cela ferait de lui, le meilleur d’entre tous.
Le livre soudainement vibra plus fort. Les voix se firent plus agressives. Rùnar n’avait pas à voir tout ça. Ce passé n’était pas à lui. Il était étranger à ces souvenirs. Elles se montrèrent voraces, attaquant Rùnar pour le chasser. Non… Je veux des réponses !… Il usa davantage de son pouvoir pour leur résister. Je veux comprendre !… Son Chaos se déploya contre les résistances du livre, le forçant à s’ouvrir à nouveau et lui permettre de voir davantage dans le passé de son père.
Il vit sa mère tomber sincèrement amoureuse, et étrangement, il vit Loki faire de même, son cœur ne pouvant pas mentir face à Sigyn, comme si elle devenait soudainement la seule personne parmi les dieux à le comprendre. Sigyn se montra égale à elle-même, parfaitement loyale malgré ses actes criminels, et incroyablement fidèle envers lui. Elle ne montrait aucun signe de faiblesse lorsque les dieux et les déesses parlaient mal de celui qui lors d’un premier mariage avait eu ce qu’ils considéraient comme des monstres. Elle aima les premiers enfants de Loki comme s’ils avaient toujours été les siens. Et cela paraissait suffisant pour Loki. Elle ne l’empêcha pas d’accomplir sa vengeance, et de démontrer une bonne fois pour toute sa supériorité. Elle resta impérieuse et imperturbable, devant la mise à mort de son fils Narfi, mais Rùnar le voyait dans ses yeux combien voir cela lui avait complètement brisé le cœur, combien cela venait de réveiller en elle une colère et une rage envers les dieux. Il vit finalement, sa mère s’occuper de son père, s’épuisant à alléger ses souffrances, jour et nuit, bien qu’étant enceinte, et à le faire jusqu’au premier Crépuscule des Dieux.
Le livre cette fois se montra bien plus virulent, repoussant de toute ses forces Rùnar hors de ses pages. Il dû cette fois user de son pouvoir et de son Chaos pour se protéger, non pour contrer ou soumettre le livre. Quelque part au fond de lui, cependant, un séïsme dans sa magie se fit sentir, perturbant ses sortilèges, brouillant son esprit. Le livre parvint alors à rejeter Rùnar et d’un coup sec et dans un écho puissant, le livre fut fermé par Urd. Rùnar la vit. La même pression sur sa poitrine et le même poids qu’il avait déjà ressentis à la Tour des Mages, apparurent à nouveau. Peinant à respirer, sa vue se brouilla, son esprit plongea dans les ténèbres et il s’écroula, presque mort, aux pieds d’Urd. Elle soupira en rangeant le livre et porta Rùnar, dans ses bras, jusqu’à sa chambre, où elle fut rejointe par Skuld et Verdandi.