RÙNAR SE REVEILLA LEGEREMENT. Les yeux à moitié ouverts, il remarqua que le soleil n’était pas levé, la nuit battant encore son plein. La chaleur l’avait pourtant réveillé. Ce fut à ce moment qu’il comprit. Il sentit qu’il n’était pas seul. Ou plutôt, qu’il ne l’était plus. Quelqu’un s’était collé à lui dans son sommeil. Et quelqu’un semblait vouloir, du bout des doigts, redessiner la ligne de ses sourcils, et de sa tempe, peut-être aussi de tenter de resculpter l’os de sa pommette et la ligne de sa mâchoire. Sans ouvrir les yeux, il l’avait reconnu. La chaleur de son souffle et sa caresse, son parfum et sa manière dont ses doigts osaient à peine le toucher, comme s’il avait peur de le brûler ou de le briser, il savait qui était là. Il se tourna sur le côté, se rendant plus proche de celui qui s’était glissé sous ses draps pendant son sommeil. Sa main glissa sur la taille, calant ainsi son bras sur le corps que ses doigts, malgré les vêtements, avait reconnu la courbe. Pleinement réveillé, ses yeux noisette s’ouvrirent et se perdirent dans les yeux verts de Sigurd.
– Il s’est passé quelque chose ?
Sigurd avait l’air désolé et perturbé. Il mentit :
– Non…
Rùnar sourit légèrement. Il effleura le front de Sigurd, écartant quelques mèches vers sa tempe.
– Tu sais… Tu as toujours eu l’habitude de venir me rejoindre dans mon sommeil si tu étais inquiet, ou triste… ou s’il s’était passé quelque chose…
Sigurd sentit une chaleur envahir ses joues, se renforçant sous le passage des doigts de Rùnar.
– Et tu ne sais pas mentir… Ajouta le brun.
Sigurd déglutit, sa gorge s’asséchant, légèrement. Il ferma un moment les yeux, appréciant la sensation d’une forme de chaleur se diffusant dans son corps. Il rouvrit les yeux, et les mots lui venant naturellement :
– Je me rappelle tout… Presque tout… Je me suis plongé dans mon passé, dans mon livre…
Rùnar écarquilla les yeux. Il l’écouta encore plus attentivement, voulant décider de s’il pouvait en être heureux ou non.
– Je me rend compte de tout ce que j’ai pu oublier… De toute la mémoire qui s’était effacée…
Ses yeux commencèrent à s’humidifier. Rùnar le laissait terminer, aucun des deux n’osant rompre le contact visuel.
– Je savais que ta mère voulait se venger… J’ai toujours su aussi comment elle te traitait… Malgré tout, je n’ai rien fait… J’aurais pu t’aider. J’aurais pu agir. Mais je n’ai rien fait. La guerre a eu lieu, nos parents et Bryn sont morts. Et après tout cela, après m’avoir tiré de Forvirring, je t’en ai voulu… Je t’ai haï si fort…
Il finit par se serrer contre Rùnar, ses bras passant dans son dos, renforçant sa prise sur le brun, le visage contre son épaule, les larmes coulant en silence.
– Pardonne-moi…
Rùnar le serra dans ses bras. Sa main glissa dans les mèches de feu de Sigurd. Son cœur battait fort.
-Il n’y a rien à pardonner, Sigurd. Tu avais perdu la mémoire. Et quand bien même tu avais voulu anticiper, qu’aurais-tu pu faire ? Sygin. Il n’y avait que ton père capable de lui tenir tête et peut-être Bryn, en mesure de la vaincre. Même à deux, on n’aurait jamais pu faire le poids. Tu serais mort avant la guerre, et elle aurait accompli tout de même sa vengeance.
Sigurd serra Rùnar, le visage enfoui dans le creux de son épaule, le temps que les larmes s’assèchent.
– C’est moi qui devrait m’excuser. C’est moi qui t’ai poussé à ôter la vie de ton père. Je ne sais pas si tu me pardonneras mais je suis prêt à tout sacrifier pour y arriver.
Sigurd se recula peu après, légèrement, juste assez pour que son visage face à nouveau face à celui du brun. Juste assez pour qu’à nouveau il se noya dans son regard. Juste assez pour apprécier la caresse rafraîchissante de la respiration du brun sur ses lèvres.
– Tu n’as pas besoin de sacrifier quoi que ce soit. Juste…
Se faufilant sous la tunique du brun, ses doigts retrouvèrent la fraîcheur de sa chair. Placés sur sa taille, ils l’attirèrent vers lui. Il murmura :
– Fais moi le serment. Fais moi le serment de ne jamais nous séparer. Que même dans la mort tu seras toujours à mes côtés.
Ils grimpèrent sur le dos, affleurant la ligne de ses vertèbres. Cette sensation glacée, il ne l’avait pas oubliée.
– Jure-le…
– Je le jure…
En lui, une étincelle se produisit à nouveau. Son corps se serra davantage à Rùnar. Il lâcha un soupir, laissant échapper de l’air tiède.
– Rùnar….
La braise, en son sein, brûla, ses joues prenant alors une teinte rosée. Sa peau lui semblait s’embraser sous le toucher glacé de Rùnar, sa main redécouvrant ses hanches et son ventre.
Le feu ainsi attisé, grandit. Son souffle se réchauffa, libéré par ses soupirs. Ses lèvres retrouvèrent celles de Rùnar, celles-ci fondant sous leur toucher ardent, savourant la fraîcheur de chacun des soupirs et de chacune des respirations se déversant sur sa gorge fiévreuse. L’incendie se répandit, dévorant, jusqu’à son ventre.
Sigurd laissait l’embrasement prendre le dessus, celui-ci se montrant presque insatiable. Si sa mémoire lui avait fait défaut, sa main se souvenait de la pression à exercer pour faire fondre davantage la chair, et de la caresse à effectuer pour la faire frissonner, glissant entre les cuisses de Rùnar. Ses lèvres se rappelaient où embrasser pour en savourer son goût sucré et glacé. Son corps savait comment réentendre la douce mélodie de ses soupirs, comment lui faire répéter inlassablement à chaque respiration, le même murmure.
– Sigurd…
Il n’y avait comme toujours que la Nuit et la Lune comme témoins de ce moment unique où la braise et la glace pouvait se mélanger, sans nuire ni à l’une ni à l’autre. Le seul et unique instant où feu et givre pouvaient faire qu’un, et ce jusqu’à ce que le brasier ait tout consumé et la brise glacée tout apaisé. S’ils avaient à nouveau renié leur essence, rejeté le Sacré, ils n’en faisaient encore une fois que peu de cas. Leur cœur avait retrouvé ses harmonies, et leur âme se sentait à nouveau complète.