HELGI OUVRIT LES YEUX. Son regard s’habitua progressivement à la lumière ambiante. Il s’arrêta sur les poutres qui la surplombaient. La lumière était tamisée, douce et chaleureuse. Quand Helgi tourna la tête, elle reconnut sans mal la cheminée, au-dessus de laquelle trônait un magnifique crâne de cerf couronné de sa ramure. Elle était chez elle. Elle sentit aussi l’odeur du ragoût qui bouillonnait doucement dans l’âtre. Un subtil parfum de thym, d’aneth et de menthe, mélangé à des épices venues d’ailleurs, embaumait l’espace. Enfin, elle distingua la silhouette à forte carrure affairée à remuer, à intervalle régulier le contenu de la petite marmite. A l’odeur, elle devina que Baleygr avait préparé son plat à l’églefin préféré. Cette attention la fit sourire.
Helgi avait débarqué dans la vie du borgne à une période pénible et troublée de sa vie. Il lui avait souvent raconté sa course jusque chez la Völva pour savoir pourquoi, comment et quoi faire, mais surtout, perdu comme il était, savoir si elle n’était pas plus à même à s’en occuper. La jeune fille sourit de plus belle, en repensant à la réponse de la Völva, selon les dires de Baleygr, comme quoi c’était elle qui l’avait déposée devant sa porte parce qu’elle savait qu’il serait la personne la mieux placée pour prendre soin d’elle, la protéger et l’élever ; mais surtout qu’apparemment, il avait tout autant besoin de l’enfant, que l’enfant aurait besoin de lui.
La jeune fille se leva de sa couche, s’enroulant une fourrure autour de ses épaules et s’avança vers la chaise installée face à celui qui, depuis 16 ans maintenant, l’avait toujours traitée comme sa propre fille. S’asseyant donc, elle prit le relais pour remuer le repas :
– Je me suis encore évanouie ?
Baleygr gardait les yeux rivés sur les flammes et le tourbillon créé par la cuillère dans la marmite :
– Oui.
Helgi était assez surprise de le voir aussi taciturne. Elle fronça les sourcils, tant cela ne lui ressemblait pas.
– Ton silence me fait peur, commenta-t-elle.
Le borgne ne broncha pas. Elle se cala contre le dossier de son siège, cessant d’agiter la cuillère dans le mélange de légumes frais, de poissons et d’épices. D’un calme olympien, trop étrange au goût de l’adolescente, il s’empara de l’ustensile.
Elle soupira :
– Ce fut plus grave cette fois, n’est-ce pas ? Tu es allée la voir, je suppose…
– Oui. Se contenta-t-il de répondre à nouveau.
– Et qu’est-ce que tu refuses de me dire exactement ? insista-t-elle.
Baleygr se pencha au-dessus de la marmite et goûta une cuillère du plat mijoté.
– C’est prêt.
Il se leva de son fauteuil, attrapa la marmite et alla la poser sur la table en chêne. Helgi sentit une tension nerveuse dans tout son corps. Elle serra les dents et fronça les sourcils. Elle comprit très vite le petit jeu du borgne, petit jeu qu’elle n’appréciait pas du tout. Elle se leva à son tour et se dirigea vers le buffet, et rapidement, elle prit les assiettes, puis devança son père adoptif en attrapant les couverts. Elle étala tout sur la table, puis, presque en courant, elle passa devant lui pour prendre la miche de pain, la planche et le couteau pour la couper, et apporta le tout sur la table. Sentant qu’il trouverait une autre occasion d’éviter la conversation et ses questions en servant le repas, elle attrapa le poignet de la main immense serrée autour de la cuillère :
– Parle ! Dis-moi ce que la Vôlva t’a dit ! ordonna-t-elle, son regard déterminé plongé dans celui de son père adoptif.
Il dégagea son poignet. Helgi sentait l’agacement monter alors qu’il lui répondit calmement :
– Mange, d’abord, tant que c’est chaud.
Se libérant brutalement de toute sa frustration, Helgi s’écria :
– Non ! Raconte-moi tout, d’abord !
C’était la première fois qu’elle parlait ainsi sur ce ton à Baleygr. Le regard bleu de glace du borgne se fit perçant, incisif, le visage témoignant d’une forme de crispation soudaine. Helgi comprit, et se raidit, tentant de se faire toute petite sur sa chaise. Elle n’aurait pas dû employer ce ton avec lui. Le ton sec de son paternel le lui fit bien comprendre :
– On mange.
Dans le silence, il la servit. Helgi se rendit compte qu’il devait sûrement se préparer à lui expliquer et raconter ce que la Vôlva lui avait dit. En tout cas, elle jugea que par son attitude, la nouvelle était sans doute grave et fort peu facile à dire. Elle devra donc se faire violence, même si l’attente lui était difficile, tant cela engendrait beaucoup d’interrogations.
Le repas se fit dans un lourd silence. Dans la maisonnée, on n’entendait que le raclement des cuillères dans les assiettes et le son des morceaux de pains croquants sous la dent. Sans trop savoir comment, ni pourquoi, Helgi sentit un flux d’inquiétude et de tristesse l’envahir. Ces émotions commencèrent à installer chez elle une gêne, puis un sentiment d’inconfort. Elle réajusta sa position sur sa chaise. Ce qu’elle ne comprenait pas c’était que ces émotions n’étaient pas les siennes et que le flux était plus intense si elle fixait le visage de Baleygr. Elle se servit un verre d’eau, détournant ainsi son regard de la vue de son paternel, et essaya alors de chasser ces émotions qui lui étaient étrangères. D’autant plus que le flux de ces dernières se montra plus redoutable, et bientôt, elle se sentit nauséeuse. Elle en reposa la cuillère dans son assiette, laissant sa soupe à la moitié.
N’en pouvant plus et ne voulant pas à nouveau se retrouver inconsciente sans comprendre ce qui lui arrivait, Helgi se redressa d’un coup, agitée, désespérée, frappant la table des deux mains :
– Cela suffit ! Dis-moi ce que la Völva t’a dit ! Dis moi ce qu’il m’arrive !
Baleygr fut surpris, complètement pris de court par la réaction de sa fille, celle-ci manquant d’ailleurs de perdre l’équilibre si elle ne s’appuyait pas à la table.
– Helgi ! Calme toi !… Assieds-toi ! fit-il inquiet.
– Non ! Ici, encore, je ressens une inquiétude et une tristesse qui ne m’appartiennent pas ! Pourquoi ? Que m’arrive-t-il ?! Cela fait six ans maintenant ! Tu sais que cela devient de plus en plus fréquent !
Comme épuisée par l’effort fourni, elle retomba sur sa chaise, essoufflée comme si elle venait de parcourir plusieurs kilomètres. Le silence reprit sa place, plus lourd, plus triste. Baleygr lâcha un soupir résigné. Il se leva et tira sa chaise pour s’installer près de sa fille. Malgré sa voix grave, Helgi ressentit tout le calme et la tendresse quand il reprit la parole :
– Très bien. Je vais t’expliquer. Ce sera long et complexe, ne m’interromps pas.
Helgi acquiesça d’un signe de tête, prête à tout entendre.