TROIS JOURS ET TROIS NUITS, Helgi s’évertua à soigner la blessure d’Hyndllah, et à prendre soin d’elle, avec l’aide de Rùnar et de Sigurd. Elle aurait pu s’intéresser aux deux jeunes hommes, savoir qui ils étaient et pourquoi ils étaient là. Mais elle voyait la völva perdre ses forces jours après jours, nuits après nuits, ainsi son esprit n’était obnubilé que par essayer de la sauver. Helgi ne voulait pas baisser les bras. Ce fut donc trois jours et trois nuits, les plus longs sans doute de sa vie, où la jeune fille avait appris à fabriquer de quoi désinfecter et recoudre une plaie, à trouver quel mal s’était trouvé sur la lame de la dague afin d’en trouver l’éventuel contre-poison, à bander correctement, faire un garrot. Tous les rudiments de la médecine. Elle n’en dormait pas, veillant toujours à côté de celle qui avait toujours été comme une mère pour elle. Si elle finissait souvent par s’endormir, assise par terre, la tête sur le lit à côté d’Hyndllah, son sommeil n’en était pas moins léger, se réveillant au moindre mouvement, gémissement, ou autre signe de désagrément de la part de la völva.
Sigurd et Rùnar avaient déjà essayé de la faire quitter sa veillée, lui proposer de prendre le relais, pour qu’elle puisse enfin réellement dormir. Mais à chaque fois, Helgi s’y était opposée, se montrant prête à les blesser à chaque fois, telle une louve prête à tout pour protéger sa mère. Les émotions et les nerfs à vifs, Helgi était comme une âme perdue marchant trop près du bord d’une falaise. Un mot ou un geste de trop, et elle risquait de se perdre. Elle le sentait, mais voir Hyndllah s’affaiblir la tuait à petit feu.
Une après-midi, Hyndllah avait reprit un peu de couleur, et semblait aller mieux. Elle s’était assise sur sa couche, et avait trouvé Helgi à son côté, les bras croisés sur la couchette, assise par terre, la tête sur ses bras. Un sourire se dessina sur le visage de la völva et sa main caressa tendrement les cheveux noirs de la jeune fille. Celle-ci se réveilla sous son contact.
– Hyndllah ? Comment te sens-tu ?
La jeune fille s’était redressée et s’était assise sur le bord du lit, la main de la völva dans la sienne. Hyndllah lui adressa un sourire :
– Fatiguée… mais je vais bien.
Elle tira la main de la jeune fille pour la serrer dans les siennes.
– Merci pour tes soins. Tu as fait plus qu’il ne fallait.
– Tu as faim ? Il y a encore des restes du repas d’hier soir si tu veux.
Hyndllah secoua la tête.
– Merci, ça ira. Il faut que je vous parle à tous les trois.
– Non, reprends des forces, guéris, on pourra parler après.
– Helgi.
Au ton de sa voix, la jeune fille se tut d’un coup. Elle baissa le regard sur sa main serrée tendrement par celles de la völva. Son médaillon vibra légèrement. Elle sentait le froid s’installer petit à petit dans le corps de la völva. Et puis, elle les vit. Les sensations, les pensées et les émotions étaient comme des étoiles, formant une galaxie lumineuse, dans un univers de ténèbres. Mais une par une, les étoiles disparaissaient. Helgi sentit sa respiration s’allourdir, ses propres émotions prenant petit à petit le dessus, au fur et à mesure que les étoiles s’éteignaient. Sigurd et Rùnar s’étaient levés et approchés. Sigurd avait posé sa main doucement sur l’épaule d’Helgi.
– … Que se passe-t-il ?
Ses yeux s’étaient rougis, et n’avaient pas quitté ceux de la völva. Elle ne faisait pas vraiment attention à Sigurd, sa respiration s’était allourdie, et dans un souffle, la jeune fille demanda à Hyndllah :
– Dis-moi… Dis-moi comment arrêter cela ?… Je dois pouvoir faire quelque chose…
Hyndllah passa sa main sur la joue de la jeune fille.
– Ma chère Helgi… Cela ne peut plus être défait…
Le cœur de la jeune fille se serra. Respirer devenait si dur. Elle serra les dents, essayant de contenir ses larmes. Rùnar sentit comme un courant électrique dans ses mains. Il installa alors deux chaises et fit assoir Sigurd près d’Helgi, et il prit la place juste à côté d’Hyndllah. Le courant circula dans ses veines et l’envahit alors même qu’il posa une main hésitante sur le bras de la völva. Il la retira presque aussitôt. Il tourna le regard vers Sigurd et d’un signe de tête, il lui fit comprendre ce qui était en train de se passer.
La gorge serrée, Sigurd prit la parole :
– Vous vouliez nous dire quelque chose… A chacun ?
Hyndllah hocha la tête.
– Oui. Si j’avais plus de temps je vous aurais pris un par un, et vous aurait donné une partie des réponses. Mais le temps m’est compté. Helgi j’ai besoin encore de ton aide.
Hyndllah se pencha pour ouvrir le tiroir de la table de chevet. Elle en sortit un petit carnet, et lui tendit. Helgi l’ouvrit et découvrit ce qui lui paraissait à première vue un carnet de note basique, avec des schémas, des dessins de créatures de toutes sortes et de plantes. Elle comprit enfin que ce n’étaient pas des notes ordinaires, mais de quoi faire de la magie. Hyndllah la fit tourner les pages jusqu’à la mention d’un rituel de divination.
– Rassemble les ingrédients et apporte-les-moi.
Helgi hocha la tête et s’activa. Hyndllah en profita pour parler à Sigurd et Rùnar :
– Ecoutez moi tous les deux. Je sais pourquoi vous êtes venu me voir. Sigurd… Le jeune homme leva la tête, surpris qu’elle sache qu’il se nommait ainsi. La völva sourit et tourna les yeux vers l’autre jeune garçon, tout aussi surpris quand elle donna son nom. Rùnar… Ce qui vous est arrivé est le plus terrible des destins. Je le sais, pour avoir vécu un destin similaire. Ne vous laissez pas dévorer par le passé, ni guider par la rancœur. Vous savez vers quoi cela pourrait mener… Rùnar, je sais le mal qui te ronge… Et j’aurais pu t’en délivrer si j’en avais eu la force. Mais ne perds pas espoir… Tu as encore du temps…
Sigurd fut si surpris.
– R-Rùnar ?… De quoi parle-t-elle ?
Rùnar n’osa pas regarder Sigurd, embarrassé. Hyndllah soupira légèrement :
– Oh mon garçon… Elle lui prit doucement la main et la serra. Pardonne-toi. Il te pardonnera, je le sais. Parle-lui, car tu auras bien plus besoin de lui, que tu ne le penses.
Helgi revint avec les bras chargés d’ingrédients à ce moment-là, et les déposa sur les genoux de la völva, empêchant Sigurd de poser davantage de questions.
– Bien… Elle commença alors à découper, arracher, écraser et mélanger les ingrédients. Les garçons. Helgi. Les Nornes ne vous ont pas réuni tous les trois ici par hasard. Il y a une raison à tout cela…
Elle tendit la main vers la cheminée. Rùnar en sortit une braise et la lui donna. Il ne s’attendit pas à ce que Hyndllah la prenne à main nues et eut le souffle coupé en voyant que la braise ne l’avait pas brûlée. Hyndllah la mit dans le bol où se trouvait le mélange et souffla dessus pour rallumer la flamme à l’intérieur. La fumée commença à se former et à mesure que le souffle caressait la braise, celle-ci se mit petit à petit à rougir jusqu’à se maintenir rougeoyante, sans pour autant former de flamme dans le bol.
Hyndllah porta le bol près de son visage et prit une grande inspiration, inhalant la fumée. Ses yeux se révulsèrent, et elle expira. La maisonnée éclairée par la lumière chaleureuse du soleil, s’assombrit à mesure que le ciel se couvrit de nuage. Les bougies d’un coup s’éteignirent, comme si un seul et même coup de vent venait de les souffler. Le froid s’installa, la braise rougit de plus belle et la fumée se transforma en brume. Alors, Hyndllah commença à parler, comme dans un écho.
– Gardien des Secrets, Porteur de Victoire, ne perdez pas espoir, vos pas vous ont conduit ici, vous guidant vers la Valkyrie. Elle vous aidera, vous guérira, mais sa victoire dépend de vous, car le Chaos grandit à l’Est, animé par la Vengeance et la Colère, se nourrissant de la Culpabilité et du Passé. Un fils a tué son père, son amour, aveuglé par le mal, ayant guidé son bras. Valkyrie, suis le Renard, écoute-le, et dompte-le. Alors, tu sauras trouver la Sœur Disparue et le Chaos sera vaincu.
La braise s’éteignit. La brume se retira. Le soleil revint. Et Hyndllah ferma les yeux, respirant doucement. Elle devint pâle. Helgi se précipita pour lui prendre la main et la sentit se refroidir sous ses doigts.
– Non, non, non… S’il te plaît, Hyndllah ! Regarde-moi. S’il te plaît, ouvre les yeux… Reste avec nous !
Helgi respirait de façon sporadique. Ses mains tentaient de ramener la chaleur dans celle de la völva. Son médaillon vibra à nouveau. Helgi crut ne plus pouvoir respirer. La galaxie de pensées, d’émotions et de sensations ne brillait plus que de quelques étoiles. Elle secoua la tête, ne maîtrisant plus vraiment les siennes. Hyndllah rouvrit les yeux pour la regarder.
– Helgi… Ne te perds pas. Rùnar, Sigurd … Ils ont besoin de toi. Le monde a besoin de toi. Je sais que tu as encore énormément de choses à apprendre et de questions. Va à l’Atreum de Varangar. Tu trouveras ce que tu cherches…
Helgi secoua la tête. Hyndllah lui sourit et lui serra la main comme elle le pouvait.
– Tu ne le réalise pas encore, mais tu es devenue si forte, et si courageuse… Ta mère serait fière de toi… Je le sais… Et un jour tu comprendras… Un jour tu le sauras… Même si je suis partie… Quelque part… D’une manière ou d’une autre… Je serai toujours là.
Elle ferma un moment les yeux avant de les rouvrir, comme si elle puisait encore un peu dans ses dernières forces.
– Maintenant, pars. Va à l’Atreum de Varangar… Accomplis ta destinée.
– Non…
– Ce n’est pas à toi de me faire partir, Helgi… Ne t’inquiète pas pour moi… Je sais combien c’est dur, mais tu dois partir… Maintenant.
Hyndllah jeta un regard à Rùnar et à Sigurd. Ils s’approchèrent d’Helgi et la prirent doucement par les bras. Elle se débâtit, sa main attrapant celle de la völva. La galaxie s’éteignait doucement, laissant un univers aussi noir que la nuit, mais étrangement paisible. Ses yeux se fermaient et la völva paraissait alors en train de dormir. Helgi éclata en sanglot. Sigurd la serra contre elle, tout en l’entraînant hors de la maison. La pluie frappait de plus belle les vitres. Sigurd la prit avec lui sur son cheval, Rùnar monta seul sur le sien, et bien qu’Helgi fit tout pour ne pas se laisser faire, tous les trois s’éloignèrent de la maison.