TROIS JOURS. Telle était la durée totale de leur chevauchée, depuis leur départ de la Tour. Elle avait été d’un silence pesant. Rùnar cependant avait respecté le mutisme de Sigurd, et avait gardé ses distances. Eir lui avait tout expliqué. Son compagnon le plus cher venait de retrouver une partie de sa mémoire, et sans aucun doute le pire souvenir possible. Son regard ne pouvait que rester fixé sur la chevelure flamboyante, descendant légèrement sur la nuque pâle de Sigurd. Rùnar n’avait pas besoin qu’il lui dise quoi que ce soit. Il n’avait pas besoin non plus de lui dire combien la culpabilité le rongeait. Non. Rien de tout ça n’était nécessaire. Parce que Sigurd pouvait lui dire de partir à l’autre bout du monde, il le ferait. Parce qu’il pouvait lui ordonner d’aller de l’autre côté, il le ferait. Pour son compagnon il était prêt à tout, si cela lui permettait de guérir ou de soulager sa peine. Si cela lui permettait d’être heureux, quoi qu’il lui ordonne, il le ferait. Une vibration désagréable serra sa poitrine soudainement. Il serra les dents, renforçant sa prise sur la bride de son cheval sur le coup. Le destrier émit un grognement de gêne, mais Rùnar lui flanqua un coup dans sa chair et le cheval reprit son allure. Sigurd avait tourné la tête, mais rien d’anormal ne se dévoila à son regard. Et bientôt, alors que le soleil commençait à descendre, ils aperçurent tous les deux la chaumière de la völva apparaître à l’horizon.
La nuit était tombée, lorsque Sigurd et Rùnar se rapprochèrent enfin de la maison. Rùnar fronça les sourcils. Sous la lumière de la lune, il parvint à apercevoir deux ombres qui se tenaient à quelques mètres de la chaumière. Un homme doté d’une carrure extraordinaire et un homme un peu plus petit que son compagnon d’armes aux allures plus agiles se dressaient là. Autour d’eux se dégageait une atmosphère glaciale. Le berserkr dégaina lentement ses deux haches, et le second dégaina en rythme une dague dans chacune de ses mains. Mais ce qui surpris le plus Rùnar était qu’ils n’étaient pas tournés vers la maison de la völva. Il ralentit l’allure.
– Sigurd ! s’exclama Rùnar.
Le jeune rouquin ralentit et le regarda, étonné, près à lui demander ce qu’il faisait. Mais Rùnar posa sa main sur le torse de son ami, pour qu’il se taise et s’arrête, tout comme lui. Car il avait vu juste. Les deux individus leur faisaient face, tels des bêtes sauvages prêtes à leur sauter à la gorge au moindre mouvement brusque. Sous le heaume bestial apparaissait par moment le léger nuage de condensation dû à sa respiration. Et sous la capuche du deuxième brillaient sournoisement deux pupilles bleues vitreuses.
Les deux jeunes magis descendirent de cheval. Rùnar réprima une douleur dans sa poitrine. Si vous usez trop de votre magie, six mois tout au plus. Eir le lui avait dit. Il serra les dents. Avait-il seulement le choix ? Il n’allait pas abandonner Sigurd, et le laisser se battre seul. L’air devint si froid que de la brume se forma autour d’eux. L’atmosphère devint oppressante. Et les deux guerriers les laissaient s’avancer, impassibles. Finalement, cinq mètres les séparèrent chacun.
– Qui êtes-vous ? lança Sigurd. Qui vous envoie ?
Le silence lui répondit dans un premier temps. Un frisson lui parcourut l’échine, tandis qu’un rire d’outre-tombe, comme sortit tout droit des Enfers, se fit entendre. Le plus agile des deux pointa lentement sa dague vers Rùnar et d’une voix rauque :
– Fils de Loki…
Sigurd jeta un regard interrogateur à Rùnar. Le jeune nécromancien ne bronchait pas. Il le savait ? Le rouquin reporta son regard sur son adversaire, dont le rire funèbre résonna à nouveau.
– Tel père… tel fils… J’ai puni ton père déjà une fois… Il semblerait que je doive recommencer…
Sa dague glissa dans l’air, la pointe cette fois sur Sigurd :
– Fils de Forseti… Le destin parfois est mystérieux… Un fils mourant de la même manière que son père… L’un trahi par son frère… L’autre trahi par son fils… Les deux manipulés par la fourberie d’un autre… Dans les deux cas, je suis le bras vengeur… Quelle ironie…
– Que fait-on ? murmura Sigurd.
– On doit atteindre la porte et faire en sorte qu’elle nous aide ? Rùnar n’avait pas tellement d’autres idées, leurs adversaires lui paraissant bien trop forts même pour deux.
Rùnar eut à peine finit sa phrase qu’il du se baisser et éviter ainsi une dague. Lorsqu’il se redressa, l’homme à capuche s’était déplacé sans bruit et à présent lui faisait face, à un pas de distance. Rùnar pâlit en voyant littéralement son visage presque décharné, son sourire carnassier, et ses yeux vitreux pourtant si brillants.
– Chuchotez, et vous mourrez… siffla ce dernier.
Rùnar se jeta sur son adversaire, se glissant avec agilité sur son flanc, ses doigts faisant glisser de la ceinture, deux coutelas, avant de se retrouver derrière lui. Il n’eut pas le temps de poursuivre, Sigurd criant et jetant un éclair enflammé derrière lui, repoussant violemment le berserkr. Rùnar profita de la confusion et courut frapper à la porte, criant et appelant la völva à l’aide.
La porte s’ouvrit. Il ne s’attendit pas à voir une jeune fille, les cheveux aussi noir qu’un corbeau, aux yeux aussi bleus que l’océan, vêtue d’une armure, un renard d’argent lové autour d’un saphir brillant à son cou. Ils n’eurent pas le temps de dire quoi que ce soit, la jeune fille le tira contre elle, et fit une pirouette, une dague sifflant à leurs oreilles en plein vol, et se plantant violemment dans le mur de l’autre côté. Helgi en eut la respiration saccadée, les mains crispées sur les bras de Rùnar. Elle finit par le lâcher, encore confuse d’avoir été capable de réagir de cette manière.
– Par tous les dieux, qu’est-ce qui se passe ? lâcha Helgi
– Je me pose la même question… répondit Rùnar qui ne la quittait pas des yeux, cherchant à deviner qui elle pourrait être.
Les hurlements de Sigurd les sortirent de leur confusion, mais cette fois Hyndllah, d’un regard, leur interdit de sortir.