ELLE N’ATTENDIT PAS PLUS ET INSTALLA RÙNAR SUR LE LIT. Elle remarqua son regard devenir vide, et sa conscience partir. Elle se précipita alors vers son matériel, préparant à la va vite ce qu’il fallait, les fioles vides se cassant au sol. Mélangeant herbe, sang, os, champignons, elle récitait l’incantation, fit brûler l’ensemble, scandant les runes sans cesse, puis attrapa une fiole avant de revenir auprès du jeune homme. Elle scandait encore et encore, vidant la fiole dans ses mains, et soumettant Rùnar à l’encens fraîchement réalisé. Elle s’assit plus près de Rùnar, prit une respiration, ferma les yeux, et plaça sa main sur le front du jeune homme, les runes scandées inlassablement, mécaniquement.
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Dans une mer de brume, les pieds dans l’eau, l’obscurité autour d’elle, Eir avance d’un pas décidé. Sous ses pas, l’eau devient sable, puis poussière. La brume et le brouillard se lèvent. Les dunes se présentent à elle, imposantes. L’orage gronde au dessus de sa tête, formant des nuages noirs, denses, et menaçants. Déterminée, elle reprend son avancée. Si elle était accompagnée, elle n’aurait jamais pu expliquer comment elle pouvait être certaine de la direction. Elle le sent. Elle le sent au plus profond de son être. Dans ses veines. Dans sa chair. Dans ses tripes. Dans ses os. Elle écoute tout son être. Finalement, à l’horizon, un arbre mort se dresse devant elle, noir, inquiétant et mortel, son tronc avalant Rùnar, inconscient, pâle, les lèvres presque violacées, faisant craquer ses os à mesure que l’écorce exerçe sa pression.
Sans plus tarder, Eir lève ses mains légèrement, et récite l’incantation machinalement, dans un écho envoûtant. L’arbre se met à vibrer, comme s’il lutte contre la magie de la guérisseuse. L’écorce s’écarte difficilement, mais progressivement. Une voix lugubre alors résonne :
– Qu’espères-tu faire, guérisseuse ? Sauver ce jeune homme ? Il s’est déjà perdu. Son esprit a déjà cédé.
Eir la voit, alors, sortir de l’ombre de l’arbre, et s’avancer vers elle. Elle est imposante, immense, vêtue d’une armure d’ombre, sombre et vaporeuse. Sa chevelure sombre et longue flotte autour d’elle. Sa posture droite, le pas lourd sans pour autant qu’elle s’enfonce dans le sable, elle est impressionnante, imperturbable. Son ton calme et posé est tout aussi terrifiant que le casque ailé ne laissant apparaître que le bas de son visage et que la longue épée, dégainée lentement dans un son métallique assourdissant et glacial.
Eir ne cède pas à la peur, ni à l’angoisse. Elle intensifie alors l’incantation.
– Je ne te laisserai pas le prendre. Il m’appartient. Menaçe la géante.
Eir se montre tout aussi imperturbable. Elle puise davantage dans sa magie et amplifie son chant, rajoutant des vers, si bien qu’elle est en mesure d’une main de faire dévier le coup d’épée de son adversaire et de faire céder davantage la prison de Rùnar.
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Les bougies vacillèrent partout dans la tour, les murs tremblèrent, le sol vibra, tandis que l’incantation semblait résonner dans un écho étrange. Si on venait voir ce qu’il se passait, Eir et Rùnar n’en savaient rien. Les vibrations s’amplifièrent, fissurant les murs, faisant craquer les poutres, et l’obscurité progressant doucement. D’un coup les bougies s’éteignirent, l’étage plongeant alors dans l’obscurité.
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La lutte est rude, et Eir sent son adversaire doté d’une puissance magique sans pareille. Jamais elle n’a rencontré une magie d’une telle force. Presque inépuisable. Elle doit jouer rusé et futé si elle veut réussir à sortir Rùnar de son emprise et les tirer d’affaire, elle-même et lui.
Elle fait son possible pour que la guerrière oublie l’arbre et garde uniquement son attention sur elle. Et bientôt elle voit l’ouverture parfaite. Elle hurle la formule, l’écorce craque violemment, Eir se précipite vers l’arbre, attrape Rùnar et au moment où l’épée allait la frapper, Eir se projette hors du désert de poussière.
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Soudain Eir rouvrit les yeux, Rùnar eut une inspiration profonde, et tout revint à son état normal, comme si rien ne s’était produit. Eir passa sa main dans une caresse maternelle et protectrice sur la joue du jeune homme qui reprenait peu à peu ses forces. D’un geste de la main, Eir fit sortir le public qui s’était agglutiné à l’entrée et autour d’eux, et le calme revint dans la pièce.
La guérisseuse laissa le jeune homme se reposer, s’occupant à remettre de l’ordre à nouveau. Elle prit aussi le temps de préparer une boisson chaude. Jamais elle n’avait imaginé devoir aider et user autant de ses dons en si peu de jours. Jamais elle n’avait imaginé faire face à une telle magie. Elle était si fatiguée. Frottant le bout de ses doigts, elle sentait qu’elle n’avait plus autant de force et de magie, comme si tout lui avait été retiré. Il lui faudra sans doute plusieurs mois maintenant pour se remettre. Son corps lui pesait. Elle s’enroula dans une fourrure et s’assit, se servant un peu de sa boisson chaude.